Septembre 2021 : la semaine prochaine, ma fille quittera la maison pour aller étudier à l'université. Un départ retardé par le Covid, ces années entre la fin de l'école et la plongée dans le grand bain ayant été marquées par des fermetures, confinements et nuits interminables à jouer aux cartes ou à des jeux de société, à mitonner des listes de lecture, à préparer des cocktails et à peaufiner des recettes pour tromper l'ennui.

© Colin Pantall

Voilà pourquoi cet enfermement m’a plu. Avec ma femme, nous avons pu profiter de notre fille une année de plus. Au lieu d’aller bosser tous les jours et de passer nos soirées dans les clubs et bars de notre ville, nous étions en famille.

Et maintenant que cela touche à sa fin, je sens comme un vide qui monte, des larmes aussi, une sorte de néant imminent. Elle va terriblement nous manquer, mais c'est une chose merveilleuse pour elle de partir, une période exaltante, la promesse de nouvelles amitiés et la découverte d’un monde inconnu.

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Son départ de la maison est pour nous une déchirure, la dernière d'une longue série, de celles qui émaillent toute parentalité, de même que les craintes qui vont et viennent au cours de l’existence. Quelques années après la naissance de notre fille, ma femme a écrit sur ce premier déchirement, la découverte soudaine de la naissance d’un être.

« Ma fille n’a pas tergiversé, une arrivée aussi rapide que violente entre les mains de la sage-femme, juste après minuit, par une chaude nuit de printemps. À sa naissance, deux sentiments m’ont envahie. Primo, elle était d’une beauté à couper le souffle, petite créature parfaite jusque dans les moindres détails. Deuzio, c'était une étrangère. Si nous partagions des gènes, je ne la connaissais pas, pas plus que je ne la reconnaissais. Je m’étais attendue à la reconnaître. C’était comme si quelqu'un avait déposé ce bébé inconnu dans mes bras. J'ai alors su qu'elle était une personne à part entière, un individu totalement différent de moi. »

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« Assises toutes les deux sur le lit, nous nous sommes regardées. Un visage sans expression, des yeux telles deux soucoupes sombres. On aurait dit un fantôme, presque effrayante. A quoi pensait-elle ? Que lui inspirait ces premières heures sur cette terre ? A peine expulsée du seul univers qu'elle avait connu, elle se retrouvait là, dans un endroit froid et hostile. Elle me fixait, ses yeux me transperçaient, comme si elle essayait de comprendre qui je pouvais bien être. Me reconnaissait-elle ? Reconnaissait-elle ma voix, mon odeur, les battements de mon cœur ? Ou était-elle en train de sonder cet être étrange qui allait devenir sa gardienne et protectrice, la personne qu'elle finirait par appeler maman ? »

J'ai écrit sur le sujet quelques années plus tard, d’un point de vue plus distancié. « Quand Isabel est née, je ne savais pas ce que cela signifiait d'être père. Pour moi, le choc fut sans commune mesure. Un jour elle n'était pas là et le lendemain... Et il fallait s’en occuper. C’est intellectuellement intelligible, mais rentrer chez soi et se retrouver face à cet être qui n'est pas équipé d'interrupteur, a besoin de manger, de sommeil et d'amour, émotionnellement c'est le grand saut dans l’inconnu. »

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Donc, elle est née et est devenue quelqu'un. Katherine décrit son rôle de mère : « Dès l'instant où elle a émergé de la sombre chaleur de mes entrailles dans cette lumière crue, elle a commencé son voyage vers elle-même. Chaque cellule de son corps était dédiée à cette tâche. J’avais pour mission de lui fournir un endroit sûr et circonscrit, où elle pouvait s'y atteler. Sa personnalité s’est dévoilée presque immédiatement : décontractée, enjouée, colérique, drôle. La voir grandir, c'était comme d’assister à un mystère qui s'éclaircit, regarder une fleur exotique s’épanouir de façon spectaculaire. Parfois, elle était comme un pendule, hurlant, donnant des coups de pied et le visage rouge une minute, riant, sautant et délirant de plaisir la suivante. C'est dans ces moments-là que son combat avec cette chose violente et belle qu'est la condition humaine était le plus évident. »

« Au début, j'étais toujours là pour la sauver du danger. Finalement, elle a découvert que sa mère ne peut empêcher un autre enfant d'être cruel, ni le genou écorché d’être douloureux. Sa mère ne peut contrôler le monde extérieur, pas plus que son monde intérieur d'ailleurs. Au bout du compte, elle doit apprendre à gérer tout cela elle-même. »

© Colin Pantall

J’ai vu Isabel grandir, souvent à la maison pendant que ma femme travaillait. J'en ai fait un bouquin intitulé All Quiet on the Home Front (Tout est calme sur le front intérieur). C'est un livre qui a jailli de l'intense claustrophobie d'être coincé dans notre petit appartement. Dans ce lieu exigu et en désordre, où Isabel se cognait aux murs, chaises, tables, j'essayais de m'occuper d'elle. La maison était un parcours d'escalade, un lieu où le piétinement et les jeux incessants sapaient ma patience et mon âme.

Alors, pour ne pas perdre la raison, j'ai promené Isabel, au canal pour nourrir les canards, au parc quand elle était petite, puis, en grandissant, dans ces bois mal entretenus ou ces parcelles en friche qui sont devenus le terrain de jeu de son imagination. Elle s'épuisait là-bas, et elle m'épuisait aussi, mais c'était positif, au grand air, au milieu des arbres, au contact de la terre et des insectes. Et quand elle rentrait à la maison, elle s'installait sur le canapé pour regarder la télé, et je la regardais avec elle.

© Colin Pantall
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C'est ce que raconte All Quiet on the Home Front : l'enfance et la canalisation des énergies en dehors de la sphère domestique. Comment les paysages marginaux qui constituent la campagne anglaise ont donné une nouvelle direction à nos énergies, et comment sons, odeurs et visions de la nature peuvent affaiblir l'âme et la relation père-fille.

Il y a des passages dans le livre où la parentalité est vue comme quelque chose d'interminable, mais aussi comme un conflit psychologique constant et une perte. De même qu'Isabel s'interrogeait sur mon existence et ma pertinence, de même je me demandais ce qui aurait pu se passer si nous n'avions pas eu d'enfant. Il est certainement plus facile de s’amuser lorsque vous n’avez pas à vous occuper d'un enfant.

Je me suis interrogé sur le changement qui s'opérait tandis qu'Isabel grandissait, et comment ce changement s’est accompagné d’un sentiment de perte. Je me souviens encore des larmes sur le visage de ma femme quand Isabel a été capable de bouger la tête, de ramper, de marcher ou d'aller à l'école.

© Colin Pantall

All Quiet on the Home Front fut un repère de tout cela. Il a marqué une époque où je pouvais aller dans les bois avec ma fille, faire de la balançoire, manger des biscuits et boire du lait chocolaté assis sur le bord d'une paroi rocheuse. J'adorais ça, mais elle a grandi et ça s'est terminé. Je pensais qu'être ce père dans ce paysage durerait toujours.

All Quiet on the Home Front se termine par ces mots : « Mais Isabel a grandi et moi aussi. Maintenant, j'attends de devenir quelque chose de nouveau. »

Elle est désormais à l'université et je me suis repenché sur le livre. Le titre a un nouveau sens, car la séparation imminente et la distance nous touchent de plein fouet ; elle ne sera plus présente dans nos vies comme elle l'était auparavant. Nous devrons combler ce vide, lui apporter cette énergie, cette joie de vivre et cette façon de voir le monde qui est à la fois vivifiante, excitante et ouverte à tous les possibles. Soit nous nous fossiliserons dans nos habitudes, notre musique, notre langue, notre culture, soit nous trouverons de nouvelles façons d'explorer le monde.

© Colin Pantall

Autre passage tiré du livre : « Isabel avait huit ans quand elle a commencé à douter de mon existence. Et s'il n'y avait que moi et que tu n’existais que dans mon esprit ?» Après qu'elle ait prononcé cette phrase, j'ai soudain ressenti que mon licenciement était imminent. Le père que j'avais été n'aurait bientôt plus de raison d'être et je devais me trouver autre chose. Mais la relation que j'ai eue avec ce moi-Isabel-8 ans n'est pas le même que celle que j'ai eue avec son moi de 12 ans, ou de 15 ans. Ce qui est aussi bien comme ça.

Et de la même manière, alors qu'elle disparaît vers sa nouvelle vie, nous établirons une nouvelle relation, deviendrons de nouvelles personnes, et serons plus doués pour cela. Il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi. Pour les siècles et les siècles. Amen !

 

Par Colin Pantall

Colin Pantall est un écrivain, photographe et conférencier basé à Bath, en Angleterre. Sa photographie traite de l'enfance et des mythologies de l'identité familiale.

 

All Quiet on the Home Front est disponible ici.

 

© Colin Pantall

 

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