Au carrefour de l’Ouganda, de la Tanzanie et du Kenya, le lac Victoria est le plus grand lac d’Afrique. Cette réserve naturelle est un pôle écologique et économique essentiel pour les cinquante millions de riverains qui en dépendent. Pourtant, il se meurt. Frédéric Noy raconte cette enquête alarmante. 


Dans une décharge située dans un marécage, un homme nettoie des sacs plastique dont le colorant bleu va contaminer l’eau du lac. En s’établissant pour des raisons économiques dans une zone humide, filtre naturel des eaux de ruissellement, les oubliés de la croissance ougandaise la détruisent et contribuent à la pollution. Katabi, Ouganda.
© Frédéric Noy

Pourquoi vous êtes-vous intéressé au lac Victoria ?

Je me suis intéressé au lac parce que j’ai habité pendant sept ans à Kampala, capitale de l’Ouganda. L’Ouganda est l’un des trois pays riverains du lac avec la Tanzanie et le Kenya. C’était l’horizon de ma vie pendant sept ans, mais je ne faisais pas de sujets dessus. Puis un jour j’ai découvert une phrase du professeur Nyong’o qui disait que dans cinquante ans, si on ne faisait rien, le lac Victoria allait mourir. Ça me paraissait juste ahurissant. Je ne le croyais pas parce que le lac c’est 68 000 km², c’est la taille de l’Irlande, quand on est bord du lac on a vraiment l’impression d’être au bord de la Méditerranée. Le lac représente vraiment l’éternité pour moi, mais aussi pour les cinquante millions de personnes qui en dépendent directement ou indirectement. Et en lisant cette phrase, je me suis demandé : est-ce que l’éternité a une fin ? C’est à ce moment-là que je me suis dit que ce serait intéressant de faire un vrai sujet pour comprendre pourquoi le lac est en danger. Ce travail s’appelle La lente agonie du lac Victoria. Le mot important ce n’est pas « agonie », c’est « lente ». Cette agonie est tellement lente, imperceptible et invisible qu’il n’y a qu’un projet au long cours qui permet éventuellement de rassembler des indices et de comprendre comment la conjugaison de tous ces indices fait que le lac est en danger. 

« Le lac représente vraiment l’éternité pour moi »

Quelle est la menace qui pèse sur le lac ?

C’est un ensemble de menaces. La première, c’est la pollution industrielle. Beaucoup d’industries sont au bord du lac et y rejettent leurs déchets. Il y a aussi la pollution due à l’agriculture, les excréments humains, les détergents. On voit sur les photos des gens qui font la vaisselle, la lessive, qui lavent leur voiture. Tout ça se fait dans le lac. La surpêche constitue également un des problèmes majeurs. On pêche trop ce qui fait qu’au cours des années le poids moyen d’une perche (du Nil) est passé de 50 à 10 kilos. C’est tout un ensemble de choses, de combinaisons et c’est pour ça que j’étais obligé d’aller de sujet en sujet pour bien comprendre en quoi l’agonie est là et lente. 

Vous nous montrez qu’il y a une série de misères liées à l’exploitation du lac. Est-ce que vous avez le sentiment que c’est un lieu qui cristallise toutes les problématiques que connaît l’Afrique, vous qui connaissez bien ce continent ?

Oui, tout à fait. Les rives du lac résument ce qu’est la vie dans un pays d’Afrique subsaharienne : il n’y a aucun conflit, mais la survie est l’élément le plus primordial de la vie quotidienne et le plus difficile. Toutes les implications sur leur existence les mettent en danger.              

J’imagine qu’au cours de votre reportage, vous êtes allé à la rencontre des habitants. Est-ce qu’ils se sentent concernés par ces problèmes ? 

Ils n’en sont pas conscients donc ils ne se sentent pas concernés. C’est difficile de parler d’écologie à des gens pour qui le problème et le principal enjeu c’est subvenir au besoin de leur famille. Il faut savoir qu’un pêcheur fait vivre huit personnes. Au total quatre millions de personnes dépendent de la pêche. C’est un moyen de subsistance essentiel donc pour eux l’important ce n’est pas de protéger le lac, mais de survivre et de vivre. Comment peuvent-ils percevoir que le lac qui est si grand et qui a nourri leurs parents et leurs grands-parents est en danger quand aujourd’hui, encore, ils en tirent leur subsistance ? L’idée de l’agonie du lac, c’est en fait une idée qui est plus grande qu’une vie d’homme ou de femme. Il est difficile pour n’importe qui de comprendre les implications d’une action qui dépasse sa propre existence. 


5 heures du matin. Le vent change de direction à Dunga Beach, ouvrant enfin un passage aux bateaux en repoussant au large les jacinthes d’eau. Un pêcheur en profite pour se frayer un chemin vers le large, arc-bouté sur sa perche. Le soir, les jacinthes reviendront, bloquant l’accès au rivage sur des centaines de mètres. Kisumu, Kenya.
© Frédéric Noy

Vous parvenez vraiment à montrer les contradictions du lac : un espace aussi nocif que bénéfique, gorgé d’espoir, mais aussi de maladies. Quel est votre sentiment par rapport à cela ?

C’est exactement ce qui sous-tend cette histoire. Selon moi, tous les sujets varient entre deux pôles. Comme vous dites, d’un côté le lac est une corne d’abondance et de l’autre un élément de danger et qui est en danger. Les gens qui vivent autour oscillent entre les deux, car la réalité est complexe. Qui sont les bons ? Qui sont les méchants ? Qu’est-ce qui est bien de faire ou pas ? Comment changer la situation ? Est-ce qu’on peut seulement la changer ? C’est toute cette complexité que j’essaye de documenter au fil du récit. 

Est-ce qu’il y a une photographie que vous souhaiteriez commenter ? 

Oui, cette photographie qui représente des bateaux de pêcheurs tanzaniens qui reviennent de la pêche. Les poissons attirent les aigrettes blanches qui se posent sur les bateaux. La nuit précédente, il y avait eu des tempêtes sur le lac, ce qui donne cette lumière ahurissante. À la base, j’étais venu à cet endroit pour photographier un tout autre sujet et soudain, j’ai vu ces aigrettes et j’ai senti que ça pourrait faire une bonne image. Je suis resté là une heure à faire des photos, mais je n’étais pas satisfait. J’étais persuadé que j’avais raté une photo potentiellement très belle. Des mois plus tard, j’ai regardé cette série d’images et je me suis aperçu qu’il y en avait une réussie : c’était l’une des premières que j’avais faite. 

D’un point de vue symbolique, ces oiseaux qui passent au-dessus des bateaux et qui planent, c’est un peu comme si la mort était toujours présente. Le lac a connu beaucoup de tragédies. Mais au fond de l’image, il y a cet homme qui regarde au large et qui évoque l’espoir. 

Comme dans Le radeau de la Méduse de Géricault.

Exactement. 


À l’affût du moindre dagaa (minuscule poisson) oublié par les femmes traditionnellement en charge du séchage et de la vente, de grandes aigrettes blanches rôdent autour des bateaux de pêche amarrés sur la plage. Au large, Musira, une île-prison au temps des royautés précoloniales. Bukoba, Tanzanie.
© Frédéric Noy

 

Par Coline Olsina

 

Frédéric Noy, La lente agonie du lac Victoria

Du 31 août au 15 septembre 2019 

Couvent des Minimes, 12 Rue Louis Bausil, 66000 Perpignan

 

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