À Kingston, dans l’État de New York (Etats-Unis), le Center of Photography at Woodstock (CPW) a inauguré sa nouvelle collection d’expositions hiver-printemps. Présentées du 31 janvier au 10 mai, les expositions réunissent les œuvres de Nona Faustine, Ocean Vuong, Quiana Mestrich, tandis que la galerie communautaire accueille elle Jiatong Lu jusqu’au 1er mars. Ensemble, ces propositions donnent le ton de la saison, explorant des thèmes communs de mémoire, de perte, d’appartenance, de visibilité et d’effacement.
La cohérence de l’ensemble repose sur la collaboration attentive des curateurs, Adam Ryan et Marina Chao, qui ont abordé chaque exposition avec intention et précision. Plutôt que d’imposer un thème unique à l’ensemble des galeries, Adam Ryan explique : « L’objectif n’était pas d’imposer un récit, mais de construire une forme capable d’accueillir les œuvres avec intégrité. » Cette exigence permet à chaque voix artistique de s’affirmer distinctement, tout en résonnant dans l’ensemble de la saison.
Entre passé et présent
En entrant dans le bâtiment du CPW, le visiteur est immédiatement plongé dans l’univers d’Ocean Vuong, poète, romancier, professeur et photographe américano-vietnamien. Sa première exposition personnelle, « Sóng » — qui signifie « vivre » en vietnamien — rassemble des photographies réalisées lors de deux mois de juillet, à quatorze ans d’intervalle, en 2009 et en 2023.
Les images retracent les espaces de Vuong, de son frère et du salon de manucure de sa mère, Rose, ainsi que des moments intimes liés à son combat contre le cancer. Elles portent la mémoire de la perte et du deuil partagés.
Le long des murs, le regard circule entre présent et passé. Les photographies en noir et blanc suggèrent le présent, tandis que des éclats de couleur — évoquant les murs fluorescents roses et verts du salon — surgissent comme des fragments de mémoire. « Le passé revient comme une interruption du présent. C’est pour cela que les images en couleur s’insèrent dans le noir et blanc ; elles s’imposent. Elles sont plus petites, moins bruyantes, mais plus tranchantes », explique Vuong.
Son regard se pose sur des instants de vitalité, de musique, de conversations, d’intimité. « Ils ne font pas que travailler », dit-il, « ils vivent. On peut vivre dans un lieu de travail autant qu’on y travaille. »
Pour Vuong, la photographie permet ce que l’écriture ne peut pas. « L’appareil photo accepte tout ce qui entre dans le cadre, tandis que le stylo restreint », poursuit-il. « L’écriture est hiérarchique à bien des égards. Avec la photographie, il y a une composition, mais tout ce qui est dans le cadre est accueilli. » Des phrases de son frère, Nicky, apparaissent également au-dessus des images, capturant l’émotion dans leur immobilité silencieuse : « Je veux revoir ma mère dans mes rêves » et « Si j’ai une fille, je l’appellerai Rose ».
Quant à ce qu’il espère transmettre, Vuong répond : « J’espère que les gens verront une part de leur propre vie. J’espère qu’ils percevront l’étrangeté d’être humain. » Et d’ajouter : « J’espère que les images agiront comme une étincelle vers leur propre intériorité. »
Rendre visible le travail invisible
Qiana Mestrich, lauréate du CPW 2025 Saltzman Prize dans la catégorie photographe émergente, présente ses collages et photomontages dans « Do Not Fold, Spindle, or Mutilate » (Ne pas plier, essorer ni mutiler). Le titre reprend l’avertissement imprimé sur d’anciennes cartes perforées informatiques — vestiges d’un système de stockage automatisé — qui apparaissent également dans son travail.
Les premières images à l’origine de cette série proviennent des archives de sa mère, immigrée du Panama dans les années 1960, employée dans un bureau new-yorkais. « L’archive a commencé avec la découverte de photographies de ma mère », explique Qiana Mestrich. « Elles avaient été prises par l’un de ses collègues… Je voulais vraiment mettre en lumière les contributions de ces femmes qui occupaient des fonctions administratives. »
Sa série en cours, « The Reinforcements », initiée en 2023, s’inscrit dans un vaste projet d’archive numérique documentant les femmes de couleur dans les espaces de bureau depuis l’après-mouvement des droits civiques. Chaque collage rassemble des fragments de vie professionnelle : découpes de magazines, dossiers, cartes perforées, images de fax, de téléphones et d’objets quotidiens issus du monde du travail.
Au centre de la salle, une table rassemble les photographies originales issues des archives personnelles de sa mère. Elles ancrent le projet dans la mémoire familiale. « Je veux mettre en lumière les contributions de ces femmes », précise Mestrich. « Nombre d’entre elles occupaient des postes administratifs. Mais ce n’est pas parce qu’elles n’étaient ni PDG ni dirigeantes qu’elles n’ont pas participé à la construction de l’Amérique corporative telle que nous la connaissons. »
Célébrer l’œuvre de Nona Faustine
Dans la grande salle du CPW, la première rétrospective consacrée à Nona Faustine (1969–2025) réunit pour la première fois l’ensemble de son œuvre. Intitulée « What My Mother Gave Me », l’exposition rassemble trois projets, certains largement reconnus, d’autres longtemps négligés.
Le plus ancien, « Young Mothers » (1992–1994), débute lorsqu’elle est étudiante à New York. Elle suit sept jeunes femmes de son quartier, réalisant des portraits intimes qui témoignent de leur entrée dans la maternité et des difficultés rencontrées sans le soutien espéré. Dans sa thèse de BFA à la School of Visual Arts en 1994, Nona Faustine écrit : « On ramasse les morceaux et on devient une femme. »
Dans « Mitochondria » (2008–2016), elle photographie et honore trois générations de femmes noires de sa famille, explorant la maternité et les liens familiaux à travers des images intimes.
Autour de ces séries se déploie « White Shoes » (2012–2021), sans doute son travail le plus reconnu. Faustine y apparaît nue sur des sites new-yorkais marqués par l’histoire de l’esclavage : lieux d’enchères, cimetières, anciennes maisons d’abolitionnistes. Elle inscrit son corps dans des histoires qui ont longtemps cherché à l’effacer.
Sa sœur, Channon Anita, a étroitement collaboré à ces prises de vue. Aujourd’hui, elle poursuit ce travail de transmission. « C’est une forme de validation pour moi, mais aussi pour ma mère et mon père, qui lui ont toujours dit qu’elle était formidable et qu’elle devait continuer », confie-t-elle. « Je veux que les visiteurs comprennent qu’elle était exceptionnelle dès le début. »
Vivre à l’ombre de la maladie
Enfin, dans la galerie communautaire, Jiatong Lu, lauréate du CPW 2025 Portfolio Review Prize, présente « Nowhere Land », un projet consacré aux maladies chroniques transmises par les tiques et aux défaillances systémiques du système médical américain.
Ancré dans son propre diagnostic de maladie de Lyme neurologique, le projet dépasse l’autobiographie pour documenter une communauté souvent invisible. « Sensibiliser à la maladie de Lyme chronique était l’intention la plus urgente lorsque j’ai commencé ce projet », explique Jiatong Lu.
À la fois patiente et documentariste, elle adopte une position intérieure. « En étant à la fois patiente et artiste, je comprends la vie des malades de Lyme non seulement à travers la maladie elle-même, mais à travers les réalités médicales, sociales, émotionnelles et financières qui façonnent leur quotidien. »
« Nowhere Land » associe photographies intimes prises dans les foyers, dossiers médicaux, journaux personnels, messages texte et enregistrements audio. Elle décrit ces matériaux comme « essentiels pour rendre compte des vies des patients de manière plus systémique. »
Plutôt qu’un récit isolé, Jiatong Lu propose une accumulation qui reflète la réalité quotidienne de la maladie chronique. « Je ne les observe pas de l’extérieur, mais en tant que l’une d’entre eux. »
Alors que la saison hiver-printemps se poursuit au Center of Photography at Woodstock, les expositions donnent ainsi à voir des existences façonnées par le travail, la maladie et la mémoire, révélant comment les histoires personnelles s’inscrivent dans des récits plus vastes.
Plus d’informations sur le Center of Photography at Woodstock ici.