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Brésil, fièvre, fêtes & carnavals

Vincent Rosenblatt
Bate Bola Rio Secret Carnival @ Vincent Rosenblatt

C’est dans un des plus élégants passages couverts du centre de Paris, l’évocation des quartiers de deux mégapoles brésiliennes, Rio de Janeiro et Belém, quand ils s’immergent avec splendeur et fureur dans les rites et les festivités héritées ou détournées de l’image conventionnelle du Carnaval. Sous le titre universel de « Fever » l’exposition de Vincent Rosenblatt montée à la galerie Pierre Passebon propose un défilé haut en couleurs, paillettes, plumes et strass, de corps magnifiques entraînés dans un déferlement dont on imagine l’environnement de rythmes diffusés à grand renfort de sono.

Du mythique Carnaval de Rio de Janeiro, les images de Vincent Rosenblatt déroulent, en vibrant clair-obscur, trois fresques sans doute aussi somptueuses que les chars des écoles de Samba descendues des favelas pour défiler dans l’avenue Marquês de Sapucaí. La fièvre du carnaval, Rosenblatt est allé la chercher dans la fournaise de trois de ses dérives plus ou moins tolérées, aussi insolentes, aussi violentes, aussi libératoires que l’étaient les premières manifestations des Mardi-gras médiévaux qui, en Europe, éclataient les contraintes du Carême et profanaient les cathédrales.

Faisant la nique aux vieilles danses macabres, le Bate Bola fait naître dans la banlieue Nord de Rio les images terrifiantes de clowns assassins circulant masqués entre les mortels dans la tension des assauts verbaux qui se livrent d’un groupe à l’autre, quand, sur toute l’année et dans une tonalité aussi païenne, le Rio Baile Funk offre à l’objectif de Rosenblatt ses démonstrations érotiques et festives et qu’au détour d’une perspective de la ville Belém, les chars monstres de la Tecnobrega se profilent, surgis de la science-fiction comme des mangas japonais, assourdissant, sur un rythme à deux temps, tout un quartier. 

Conversation avec Vincent Rosenblatt, autour de ce carnaval des carnavals.

Vincent Rosenblatt
Bate Bola Rio Secret Carnival @ Vincent Rosenblatt

Pouvez-vous évaluer le volume de votre photothèque consacrée au Carnaval au Brésil ? 

Le « Carnaval secret » des Bate-Bola n’a lieu que quatre jours par an. J’y travaille depuis 2007, et j’en garde environ deux-cents images. La scène des Bailes Funk et des Festas Pretas, les « Fêtes Noires » ont lieu toute l’année à Rio et constituent la part la plus importante de mon travail. La scène de la Tecnobrega, autour de Belém do Pará, montre une Amazonie technologique et contemporaine que je documente depuis 2008 mais pas aussi souvent que je le souhaiterais. Je compte y passer plus de temps.

Les spécificités du Bate Bola, du Rio Baile Funk ou du Tecnobrega, ont-elles été déterminantes dans votre manière de les montrer ? 

J’ai l’impression que ce sont les sujets qui me choisissent, pas le contraire. Très peu de choses m’intéressent vraiment, mais quand c’est le cas, je ressens une espèce d’épiphanie, je m’attelle et m’attache à un chantier photographique pour de longues années. J’ai commencé les Bailes Funk en 2005, le Carnaval des Bate-Bola en 2007 et la scène des « Aparelhagens » de la Tecnobrega de Belém en 2008. Leur spécificité est d’être chacune une scène contemporaine issue des périphéries et favelas. Honnies par les élites, elles sont parfois violemment réprimées par l’État, notamment à Rio de Janeiro, bien qu’elles  donnent au Brésil ses manifestations les plus originales. Que ce soit le travail du corps, des costumes ou des machines, la jeunesse du peuple marginalisé des mégapoles du Brésil crée du sens, des formes, des musiques : c’est elle qui est à l’avant-garde et invente des mondes nouveaux.

Vincent Rosenblatt
Tecnobrega @ Vincent Rosenblatt

Comment parvenez-vous, en plein reportage et vraisemblablement au flash, à faire des participants de défilés les modèles de belles images ? L’ambiance susciterait-elle un casting instinctif ? 

Les participants aux fêtes, que ce soit à l’année dans les Bailes de Rio où pour les quelques jours de Carnaval, travaillent leur corps ou costumes comme des œuvres en perpétuelle évolution : tatouages, musculation, tresses, accessoires, marques de bronzage.… Cela va bien au-delà du simple « loisir ». C’est leur moyen d’expression, de désir d’art, d’affirmation dans une société raciste qui exerce des actions mortifères à leur encontre toute l’année. Donc, la fête n’est pas juste une fête, elle est pour ces artistes un moment de construction et de cure collective, un moyen de penser la suite et de faire apparaître, ne serait-ce que le temps d’une nuit, leur splendeur. 

Quelle résonance les réseaux sociaux peuvent-ils donner au Carnaval? Vous arrive-t-il d’y retrouver vos images ? 

Vincent Rosenblatt
Rio Night Fever @ Vincent Rosenblatt
Vincent Rosenblatt
Rio Night Fever @ Vincent Rosenblatt

Depuis toujours, je donne mes images aux personnes que je photographie. Les Bailes Funks des années 2000 transformaient des clubs populaires ou des favelas en pôles culturels intenses mais sous-représentés. Les clubs vivaient dans la crainte de l’interdiction, les favelas redoutent toujours les irruptions violentes de la police militaire et la photographie reste perçue comme un danger ou une alliée des oppresseurs. Tout mon travail a été de me mettre à leur service, de fournir une iconographie qui tente de montrer la beauté et la force vitale de cette culture. Et certains DJ’s et producteurs de la scène carioca ont tout de suite ressenti ce besoin d’avoir une trace de ces fêtes toujours menacées par la répression. Sur Orkut, le premier réseau social bien avant Facebook et Instagram, les DJ’s créent des communautés et des pages pour chaque Baile Funk, de chaque favela. Mes photos y ont été publiées, et d’autres DJ’s de favelas lointaines me convoquaient pour faire la même chose dans leurs quartiers. Ensuite, j’ai commencé à projeter mes images dans les favelas, au milieu des bailes, pour que chacun se voie et valide le travail. Cette alliance s’est perpétuée au fil des années et aussi dans mon travail sur le Carnaval des Bate-Bola. Je dois d’ailleurs aux  DJ’s de funk carioca de m’avoir fait découvrir cette autre scène. Là aussi, ce sont les artistes des quartiers périphériques qui me convoquent pour photographier leurs sorties dans les rues des quartiers nord et ouest de la ville, bien loin des plages de la Zona Sul. À Rio, dans l’unique centre culturel des quartiers nord, le SESC, j’ai monté il y a quelques années une exposition de leurs costumes et de mes photographies, en les invitant aussi à débattre et présenter leur travail au public. Ma première exposition à Rio en 2006 a rassemblé les principaux acteurs de la scène funk autour d’un débat, « Funk & Liberté d’expression », en pleine période de répression.  

Envisagez-vous de publier deux autres livres,  sur Bate Bola et TecnoBrega ?

Le livre des Bate-Bola est déjà en chantier et j’espère l’imprimer d’ici deux mois. Pour la Tecnobrega, je souhaite trouver les moyens de retourner et de faire un ou deux longs séjours à Bélem do Pará avant d’en faire un livre..

Vincent Rosenblatt
Rio Night Fever @ Vincent Rosenblatt
Vincent Rosenblatt
Rio Night Fever @ Vincent Rosenblatt

Que reste-t-il du grand Carnaval traditionnel, tel qu’en 1959, Orfeu Negro, le film de Marcel Camus en donnait une image, à la fois documentaire et scénarisée ? 

Orfeu, aujourd’hui, circulerait entre Bailes Funk, Fêtes Noires et se costumerait de Bate-Bola pendant le Carnaval. C’est là que survit l’essence révolutionnaire du Carnival originel, incontrôlable, révélant la richesse des quartiers périphériques et échappant au marché, tout le contraire des défilés du Carnaval officiel des écoles de Samba, cloîtré dans une avenue bétonnée et éclairée par une lumière froide, calibrée pour les caméras de télévision. 

Vincent Rosenblatt, « Fever ». Galerie du Passage – Pierre Passebon, 20/26 Galerie Véro-Dodat, 75001 Paris. De 10h30 à 18h30, du mardi au samedi, jusqu’au 29 juillet 2022.

Vincent Rosenblatt, Rio Baile Funk, 200 pages, édité par {lp} Press, 45 €. 

Retrouvez son travail sur Instagram & Twitter.

Vincent Rosenblatt
Baile Funk Soundsystem @ Vincent Rosenblatt

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