Blind Magazine : photography at first sight

Croix-Rouge et photographie, destins liés

La Croix-Rouge, en collaboration avec les Rencontres d’Arles, donne à voir un patrimoine photographique rarement exposé. « Un Monde à guérir » est une plongée dans l’histoire de la photographie humanitaire de 1850 à nos jours.
Anonyme. Guerre franco-prussienne, internés de l’armée de Bourbaki, Lausanne, Suisse, 1870-1871. © Avec l’aimable autorisation des Archives CICR (DR).

Seulement 25 ans séparent l’invention de la photographie, en 1839, et la création du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), en 1864. Depuis, leur destin est lié. L’image fait pleinement partie de l’action humanitaire pour interpeller, documenter, témoigner… 

Coproduit avec le festival des Rencontres d’Arles « Un Monde à guérir » est le résultat de deux ans de recherches menées dans les archives des collections du Mouvement international de la Croix-Rouge (MICR), du CICR et de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR). En ressort une frise historique vertigineuse de 1850 à nos jours regroupant 600 photos de 200 photographes anonymes ou célèbres. 

Anonyme. Les 1 200 collaborateurs volontaires de l’Agence des prisonniers de guerre, Musée Rath, Genève, Suisse, 1917-1918. © Avec l’aimable autorisation du CICR.

Témoignages du don de soi

Cette exposition est passionnante à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle nous montre les prémices de la photographie. Aussi parce qu’elle raconte à travers l’humanitaire les grandes crises d’hier et d’aujourd’hui.

En témoigne cette photo datée de 1861-1865 immortalisant une caravane du Corps de secours de l’US Sanitary Commission, principale organisation non gouvernementale de secours aux blessés de l’armée de l’Union lors de la guerre de Sécession. Puis peu à peu apparaît le drapeau symbole. D’abord en noir et blanc. Puis en couleur. La croix rouge sur fond blanc flotte dans les tranchées de 14-18, aux bras d’infirmières attendant un train de grands blessés français à Genève, sur l’épaule de Marcel Boisard, délégué du CICR, évacuant un blessé au Yémen en 1964 ou encore flottant au-devant d’un convoi de camion humanitaire au Soudan en 2006. 

Anonyme. Convoi d’ambulances, Pas-de-Calais, France, 1917. © Avec l’aimable autorisation du IWM et du MICR.
Anonyme. Rapatriement de prisonniers de guerre égyptiens lors de la guerre civile au Yémen, sous les auspices du CICR, 1965. © Avec l’aimable autorisation du CICR.

Toutes ces histoires, ce sont pour la plupart des anonymes qui les racontent par l’image, des membres des missions qui saisissent les coulisses de l’action de secours menée par ces hommes et ces femmes depuis 160 ans. On y comprend les codes et la logistique des opérations de secours. Qu’ils soient dans les tranchées de la Somme, dans les décombres de Dresde rayée de la carte en 1945 par les bombardements alliés, au Biafra en 1968 ou en Syrie 2013, ces inconnus portent le même insigne, le même don de soi. 

Photographie humanitaire, le choc des photos

Sans l’image, comment alerter le monde ? « L’histoire humanitaire ne peut pas être abordée sans celle de la photographie », insiste Nathalie Herschdorfer, commissaire de l’exposition. Très vite, pour interpeller, notamment par les affiches pour levers des fonds, la Croix-Rouge fait appel aux grands noms de la photographie, notamment de l’agence Magnum dont l’histoire est liée à l’action humanitaire. Y figurent ici les photos du Suisse Werner Bischof, de Susan Meiselas ou encore d’Henri Cartier-Bresson. 

Kathryn Cook-Pellegrin. Niger, 2016. © Avec l’aimable autorisation du CICR.

L’imagerie humanitaire est une grammaire visuelle qui a toujours servi un objectif : interpeller par la force des photos pour mobiliser. Se posent alors les questions de déontologie. Elle doit viser juste. Jusqu’où aller pour montrer l’indicible ? Quelle est la limite dans le respect de la dignité humaine ? Faut-il tout montrer…? 

L’approche de la photographie humanitaire a évolué avec les crises, avec les époques. Celle du début du XXe siècle insistait sur les masses humaines, les exodes de population puis peu à peu l’image a glissé vers une individualisation de la crise, des regards, des visages. La représentation de l’enfant est devenue centrale. L’expression de la tragédie change avec son temps. 

Distribution de coupons de lait et de stockfish, Nigeria, 1968. © H.D. Finck, CICR
Centre de distribution de la Croix-Rouge suédoise, Udo, Nigeria, 1967. © Max Edwin Vaterlaus, CICR

Associé à cette exposition, le travail d’Alexis Cordesse nous montre aussi l’importance de la photographie pour les âmes en exil. En partageant les images personnelles des réfugiés syriens conservées précieusement au plus près d’eux, le photographe met en lumière une autre force de l’image, celle du réconfort et du souvenir intact. 

« Un Monde à guérir » nous interroge sur notre perception de l’image, nous apprend à comprendre comment interpréter la photographie humanitaire, à comprendre ce qu’elle montre et ce qu’elle laisse hors-champ. 

« Un Monde à guérir, 160 ans de photographie » à travers les collections de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Du 4 juillet au 25 septembre. Palais de l’Archevêché d’Arles.

Un Monde à guérir, 160 ans de photographie à travers les collections de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge »,  Nathalie Herschdorfer Pascal Hufschmid, Editions Textuel, 21 x 25,5, 240 pages, 39 €.

Site de distribution de nourriture, Abata, Soudan, 2006. © Boris Heger, CICR
Jonathan Pease. Philippines, 2012. © Avec l’aimable autorisation du CICR.
Charbel Barakat. Liban, 2020. © Avec l’aimable autorisation du CICR.

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