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Death in the Making, le livre photo emblématique de la guerre civile espagnole

« Death in the Making : Reexamining the Iconic Spanish Civil War Photobook », actuellement présentée à l’International Center of Photography (ICP) à New York, est la première grande exposition qui retrace l’histoire de cet ouvrage majeur, paru en 1938.

Cette exposition présentée à l’International Center of Photography (ICP) à New York est exceptionnelle à plus d’un titre.

Non seulement elle rend hommage au célèbre travail de Robert Capa, mais elle fait état de nouvelles recherches, qui ont permis de déterminer quelles images avaient été réalisées par Chim (David Seymour) et Gerda Taro. 

Autrefois livre de collection, l’ouvrage vient également d’être réédité, avec des scans des photographies originales.

Trois regards en Espagne 

En juillet 1937, durant la guerre civile espagnole, la photojournaliste Gerda Taro couvre la bataille de Brunete, non loin de Madrid. Soit un an seulement après le début de la guerre, déclenchée en juillet 1936 par le coup d’Etat des nationalistes contre le gouvernement de l’Espagne républicaine.

Gerda Taro, Embrigadement et entraînement de la nouvelle armée populaire, Valence, mars 1937. Don de Cornell et Edith Capa, 2002. Gerda Taro, Travailleurs dans une usine de munitions, Madrid, juin 1937. Don de Cornell et Edith Capa, 2002. Avec l’aimable autorisation du Centre International de Photographie

A Paris, en 1934, Gerda Taro, rencontre Robert Capa, avec lequel elle entretient une relation amoureuse, et qui lui enseigne la photographie. Au début de la guerre d’Espagne, tous deux travaillent en équipe ; mais en 1937, elle devient photojournaliste à part entière, et chacun est missionné de son côté.

David Seymour, connu sous le pseudonyme de Chim, couvre également le conflit. A Paris, avant la guerre, il s’est lié d’amitié avec Capa par le biais de l’agence photo Rap – peut-être l’a-t-il aussi croisé en Espagne, ainsi que Gerda Taro, bien qu’il n’y en ait aucune preuve. Les trois photographes couvrent la lutte des républicains contre les nationalistes fascistes et leur chef, le général Francisco Franco.

Gerda Taro, Civils se pressant contre les barreaux de la morgue après un raid aérien, Valence, Espagne, mai 1937. Don de William Piel, 1994. Avec l’aimable autorisation de l’International Center of Photography.

Les forces républicaines font tout d’abord une avancée, lors de la bataille de Brunete, mais doivent se replier après une contre-attaque des nationalistes – et dans la confusion de la retraite, Gerda Taro est écrasée par un char. Elle mourra quelques jours plus tard.

Robert Capa est inconsolable. En août, il se rend à New-York, et le livre photographique Death in the Making voit alors le jour.

Une dédicace très simple est placée en tête de l’ouvrage :

Pour Gerda Taro,

qui a passé un an sur le front espagnol,

Et qui y a laissé la vie.

Robert Capa, Enfants marchant le long d’une voie ferrée, fuyant les bombardements nationalistes, près de Cerro Muriano, front de Cordoue, Espagne, septembre 1936. Archives Robert Capa et Cornell Capa, don de Cornell et Edith Capa, 1992. © Centre international de la photographie / Magnum Photos

Naissance d’un livre référence 

A sa sortie, le livre a peu de lecteurs. Mais dans les années à venir, il deviendra l’ouvrage emblématique du reportage de guerre.

Les photographies et le texte retracent la progression d’un conflit, qui ne verra son terme qu’en 1939. A l’exaltation initiale succède la réalité de la guerre – les blessés et les morts, les réfugiés qui ont fui les combats, les civils contribuant aux efforts militaires, la défense de Madrid, ou encore, la terreur des raids aériens.

Les Etats-Unis, ainsi que de nombreux pays européens, restent en dehors du conflit, et cette absence d’implication nuit à la cause des loyalistes. Mais à New York, où le livre a été publié, on les soutient activement, notamment par des collectes de fonds et l’envoi de volontaires internationaux sur le terrain des hostilités. D’une certaine manière, ce livre est un effort de propagande, visant à sensibiliser l’opinion et attirer des contributions à la cause de l’Espagne républicaine.

Gerda Taro, Travailleurs dans une usine de munitions, Madrid, juin 1937. Don de Cornell et Edith Capa, 2002. © Centre international de la photographie / Magnum Photos

« Death in the Making: Reexamining the Iconic Spanish Civil War Photobook » présente la genèse du livre. L’exposition contient près de soixante-quinze photographies ainsi que des documents éphémères – notamment des magazines et des imprimés -, des lettres, et des exemplaires du livre original. 

Et bien que la première publication ne fasse pas état de certains auteurs des images, de nouvelles recherches ont permis de les identifier, notamment Chim, dont le nom n’apparaissait pas auparavant.

Cynthia Young, commissaire de l’exposition « Death in the Making », s’est penchée sur le travail de Capa, lorsqu’elle a aidé à organiser la rétrospective de son œuvre à l’International Center of Photography (ICP) en 2007, intitulée « This is War!: Robert Capa at Work. »

Robert Capa, Deux femmes après une bombe aérienne, Madrid, 1936. The Robert Capa and Cornell Capa Archive, Don de Cornell et Edith Capa, 2010. © Centre international de la photographie / Magnum Photos

Mais il a fallu attendre la découverte de la « valise mexicaine », une collection de négatifs de Capa, Gerda Taro et Chim, pour que l’on détermine quelles images avait réalisées celui-ci :

« En 2007, lorsqu’une vaste collection de négatifs de la guerre civile espagnole, réalisés par Capa, Gerda Taro et Chim est arrivée à l’ICP, j’ai examiné de près le travail de celui-ci en Espagne », raconte Cynthia Young. 

« De nombreuses publications, à l’époque, ont utilisé les reportages visuels de ces trois photographes. En fait, leurs images étaient complémentaires, et leurs visions individuelles de l’Espagne républicaine s’enrichissaient mutuellement. Nous connaissions déjà l’amitié entre Chim et Capa (ils fondèrent ensemble Magnum Photo, en 1947), mais il devenait clair que cette amitié, tant personnelle que professionnelle, avait joué un très grand rôle dans leur couverture de la guerre civile espagnole. Et bien que Death in the Making ne comporte pas beaucoup d’images de Chim, elles sont indéniablement les siennes. »

Chim (David Seymour), Vieille femme lors d’une réunion de réforme agraire, près de Badajoz, Estremadura, Espagne, 1936. Don d’Eileen et Ben Shneiderman. © David Seymour / Magnum Photos

Chim ne figurait pas sur la couverture, avec Capa et Gerda Taro. Mais comme se le demande la commissaire de l’exposition, qui éclaire habilement la genèse du livre dans son essai, les photos de Chim n’ont-elles pas été ajoutées après la mort de Capa ? Ceux qui ont mis en page le livre ne se sont-ils pas rendu compte que le travail de Chim s’y trouvait ? Savait-on même si certaines photographies étaient de Gerda Taro ou de Capa ?

La hâte de sa publication, sa mise en page étrange, la mauvaise qualité de l’image, les nombreuses fautes de frappe, le fait que Capa n’était pas présent pour son achèvement, ainsi que certaines tensions au sein de l’équipe impliquée dans sa création peuvent justifier le terme de « livre à la sauvette » qu’emploie Peter Köster, l’agent de Capa chez Pix, dans une lettre au photographe.

Gerda Taro, Deux garçons sur une barricade, Barcelone, août 1936. Don de Cornell et Edith Capa, 1992. Avec l’aimable autorisation du Centre International de la Photographie

« De nombreux journalistes couvrant la guerre en Ukraine s’investissent profondément dans leur travail, comme l’avaient fait Capa, Gerda Taro et Chim en Espagne »

L’exposition et l’édition augmentée de l’ouvrage ne se contentent pas d’éclairer son histoire, mais corrigent les erreurs initiales qu’il comporte et lui rendent justice. Une liste, placée à la fin du livre, et établie par des recherches approfondies dans les archives de l’ICP, signale qui est l’auteur de chaque photographie.

Ces deux événements – l’exposition et la réédition – arrivent à point nommé : l’on voit se reproduire, à l’heure actuelle, des scènes semblables à celles qu’illlustrent Death in the Making, notamment dans la guerre en Ukraine. Et les photojournalistes qui la couvrent prennent profondément à cœur, eux aussi, leur travail.

Chim (David Seymour), Soldats républicains défilant devant des ecclésiastiques basques, Amorebieta, Pays basque, Espagne, 1937. Don d’Eileen et Ben Shneiderman, 1984. © David Seymour/Magnum Photos

« J’ai été vraiment frappé par les images provenant d’Ukraine dans les premières semaines de la guerre, et par leur similitude, dans le sujet et la composition, avec le travail de Capa, Gerda Taro et Chim en Espagne, en particulier en comparant les images de Kiev et de Madrid : des gens utilisant le métro comme abri contre les frappes aériennes, des familles fuyant la ville, chargées de leurs biens, des volontaires apportant toutes les armes qu’ils pouvaient sur la ligne de front… La question de la survie dans les grandes villes, en temps de guerre, se pose à nouveau, à quatre-vingts années d’intervalle», analyse Cynthia Young

« Et de nombreux journalistes couvrant la guerre en Ukraine s’investissent profondément dans leur travail, comme l’avaient fait Capa, Gerda Taro et Chim en Espagne. Cette implication personnelle dans un reportage sur l’oppression, les sacrifices qu’il faut faire pour être au cœur du danger, les fréquents retours sur les lieux déterminent une vision particulière du photojournalisme. »

Robert Capa, Deux femmes réfugiées assises avec des enfants, Madrid, 1936. Archives Robert Capa et Cornell Capa, don de Cornell et Edith Capa, 1992. © Centre international de la photographie / Magnum Photos

Capa et Chim ont poursuivi d’illustres carrières, notamment en devenant cofondateurs de Magnum Photos, en 1947. Ils ont également connu un destin semblable à celui de Gerda Taro. Capa a sauté sur une mine alors qu’il couvrait la guerre d’Indochine, en 1954. Chim, quant lui, a été tué deux ans plus tard par des tireurs d’élite égyptiens, alors qu’il faisait un reportage sur la crise du canal de Suez.

Quatre-vingts quatre années séparent cette nouvelle publication de Death in the Making et  la guerre civile espagnole. La guerre fait rage en Europe, nous assistons à des bombardements, et les réfugiés fuient la violence. Des photojournalistes perdent parfois la vie en mission : ainsi sont morts Brent Renaud, Yevhenli Sakun, Pierre Zakrzewski, Maks Levin et Mantas Kvedaravicius, pour n’en citer que quelques-uns.

Gerda Taro, soldats républicains, La Granjuela, Espagne, juin 1937. Don de Cornell et Edith Capa, 2002. Avec l’aimable autorisation de l’International Centre de Photographie

En comparant la couverture de la guerre en Ukraine à celle de la guerre civile espagnole, l’on prend mieux conscience, selon les mots de David E. Little, directeur exécutif de l’ICP, de l’importance pérenne du photojournalisme :

« En revisitant les collections de l’IPC dans un contexte contemporain, Death in the Making rend sensible au public l’écho historique de Robert Capa, Chim et Gerda Taro dans les photographies récentes de la guerre russo-ukrainienne, et souligne le lien entre le photojournalisme et le discours, les débats et l’action politiques.»

Death in the Making: Reexamining the Iconic Spanish Civil War” est exposé à l’International Photography Center de New York jusqu’au 9 janvier 2023.

Robert Capa: Death in the Making est disponible sur le site Web du musée.

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