« Traversez Baltimore, mais allez au fond des choses. Ne vous arrêtez pas aux beaux quartiers vantés dans les publicités de “Visit Baltimore” et les sites touristiques, parce que ce n’est pas ça, le fond des choses », écrit D. Watkins dans son essai pour Baltimore, le nouveau livre du photographe Devin Allen. « Prenez la direction de l’ouest. Continuez, bien au-delà des grands stades et des tours du centre-ville. Poursuivez vers l’ouest, vers cette mer de béton parsemée de maisons effondrées que les journaux télévisés montrent en parlant de la criminalité dans la ville. Ne vous arrêtez pas aux abords des quartiers barricadés, allez plus loin, toujours plus loin, jusqu’au Baltimore de Devin Allen. »
Devin Allen et sa photographie accèdent à la notoriété en 2015, lorsque l’un de ses clichés fait la couverture du magazine TIME dans son édition du 11 mai 2015. La photographie, dans un noir et blanc saisissant, montre un manifestant solitaire courant face à une rangée de policiers, lors d’une manifestation consécutive à la mort de Freddie Gray aux mains de la police de Baltimore. Allen est alors seulement le troisième photographe amateur à décrocher la couverture du magazine.
On se souvient l’avoir vue partout sur les réseaux sociaux dès sa sortie en kiosque. Comme cette couverture du TIME le suggère, on se demande si l’on est en 1968 ou en 2015. En couvrant les manifestations Black Lives Matter à New York, on n’avait encore rien vu de tel. On cherche son compte Instagram aussitôt, et on le suit depuis lors.
Mais l’œuvre d’Allen dépasse largement ce seul moment. Depuis, il ne cesse de photographier Baltimore. Ses images sont bien plus qu’une documentation de la ville : réalisées pour beaucoup en collaboration avec ses sujets, elles plongent bien plus profondément dans un large topic à l’américaine. Elles montrent des instants de la vie quotidienne entremêlés de scènes de protestation, des portraits de rue et des portraits intimes, des moments d’amour et de deuil. À travers tout cela, c’est la communauté locale qui se soude. Les photographies d’Allen rendent ainsi hommage à la résistance noire et célèbrent sa communauté. Elles constituent un appel à la réalisation de soi qui laisse place à la complexité, aux tensions et aux contradictions.
« L’œuvre d’Allen est à la fois témoignage et miroir, reflétant des moments de profondes tensions et de résilience en Amérique », dit Michal Raz-Russo, éditrice du livre et directrice des programmes de la Gordon Parks Foundation. « Ses photographies de Baltimore sont bien plus qu’une documentation d’événements : elles saisissent, selon ses propres mots, la “texture” d’une communauté, la force tranquille de personnes qui naviguent dans des inégalités systémiques, et l’espoir et la créativité qui persistent même dans l’adversité. Son travail affirme la vitalité, la créativité et l’humanité qui persistent quelles que soient les circonstances, contestant la façon dont ces communautés sont trop souvent perçues. »
En 2023, Allen reçoit le Gordon Parks Foundation/Steidl Book Prize pour ses photographies, prix qui aboutit à la publication de cet ouvrage. Il couvre ses travaux de 2015 à 2023 et rassemble plus de cent images, dont beaucoup n’avaient jamais été publiées auparavant. « Le travail de Devin nous montre que la beauté est un personnage permanent. Peu importe qu’on se batte contre les violences policières, qu’on affronte les horreurs du racisme systémique ou qu’on vive sous une dictature : la beauté est toujours là », dit encore D. Watkins. « Devin a ce talent de s’aventurer dans les endroits les plus sombres, de dépasser le traumatisme, et d’y trouver une beauté que tout le monde peut ressentir et comprendre. »
Baltimore est publié conjointement par Steidl et la Gordon Parks Foundation et disponible au prix de 45€.