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Les anges gardiens de Baltimore

Originaire de la ville de Baltimore, aux Etats-Unis, le photojournaliste J.M. Giordano documente depuis 10 ans les groupes luttant contre la violence armée à la suite de l’été 2013 qui a mis la ville à feu et à sang. Tout au long de cet été et des suivants, des militants sont descendus dans la rue. Un livre vient de paraître, 13-23, illustrant les rapports entre l’épidémie de violence et les mouvements militants tentant de l’endiguer.

Durant l’été 2013, la ville de Baltimore a connu une recrudescence des homicides : 235 ont été enregistrés, contre 219 l’année précédente. À l’époque, ce chiffre a contredit les tendances régionales et nationales, et des manifestants sont descendus dans la rue pour protéger leurs quartiers, où la police leur semblait inefficace.

« Ça doit être la pire zone de Baltimore, la plus violente. Et la police ne fait rien. Ils se contentent de circuler en voiture. On peut les appeler un million de fois et ils n’interviennent pas », rapportait Sakinah DeGross en 2013, une habitante de Baltimore vivant dans l’un de ces quartiers de la principale ville du Maryland située au Nord de Washington D.C..

Portant l’indignation à son comble, Tyrone West, un Afro-Américain de 44 ans, a été frappé à mort par la police après avoir fui un contrôle de routine, cet été-là, incitant sa sœur à engager des démarches contre le département de police au nom de sa famille.

Enfants au rassemblement du Mouvement de la paix de l'avenue Edmonson en 2023
Enfants au rassemblement du Mouvement de la paix de l’avenue Edmonson en 2023. © J.M. Giordano
Des volontaires de Baltimore Ceasefire brûlent de la sauge à l'angle de Broadway et d'Eager Street, lundi soir, à la suite d'une fusillade survenue la nuit précédente pendant le week-end de Ceasefire.
Des volontaires de Baltimore Ceasefire brûlent de la sauge à l’angle de Broadway et d’Eager Street, lundi soir, à la suite d’une fusillade survenue la nuit précédente pendant le week-end de Ceasefire. © J.M. Giordano

Le photojournaliste J.M. Giordano a documenté les événements liés à cette recrudescence des homicides. « Je sentais que trop peu de gens dans la ville comprenaient vraiment ce qui se passait, ou qu’ils ne sentaient pas vraiment concernés. Pour la plupart, les victimes de la violence armée étaient des chiffres ou de brèves informations dans les actualités locales. J’ai voulu les sensibiliser. J’ai contacté The Baltimore City Paper, qui n’existe plus aujourd’hui, pour publier une série intitulée ‘Summer of The Gun’ censée être un mélange d’entretiens avec les proches des victimes et de clichés pris sur les scènes du crime, partout dans la ville. »

Giordano réalise ses premières photographies alors qu’il est encore au lycée, et il continue pendant son service militaire. « J’ai vraiment commencé le travail documentaire à plein temps avec cette série. Je suis fortement influencé par le travail de Gilles Peress, Paolo Pellegrin, Roy DeCarava, Eugene Smith, Daido Moriyama et Masahisa Fukase. Beaucoup de ces noms sont assez clichés, mais chacun m’a influencé à sa manière. La granulation des photographes japonais, la lumière de DeCarava et Smith, la fragmentation du cadre par Peress et Pellegrin sont essentielles dans mon travail. »

Pendant ces 10 ans de travail, Giordano a suivi plusieurs groupes de militants qui se sont formés pour protester contre la violence et l’inaction de la police. Il a été invité à des marches et des manifestations et a documenté le mouvement à mesure qu’il se développait. Il a même été invité à des funérailles, car certains proches estimaient que les médias ne s’intéressaient pas aux familles des victimes.

Un jeune garçon regarde derrière les marcheurs. En réponse à la flambée des homicides en 2013, le conseiller municipal de Baltimore Brandon Scott et l'activiste Munir Bahar ont organisé la Marche des 300 hommes, qui encourageait les hommes de tous âges à marcher de nuit dans certains des quartiers les plus violents de Baltimore. Les voisins sont sortis de chez eux pour encourager les marcheurs à travers le quartier BelAir-Edison de Baltimore.
Un jeune garçon regarde derrière les marcheurs. En réponse à la flambée des homicides en 2013, le conseiller municipal de Baltimore Brandon Scott et l’activiste Munir Bahar ont organisé la Marche des 300 hommes, qui encourageait les hommes de tous âges à marcher de nuit dans certains des quartiers les plus violents de Baltimore. Les voisins sont sortis de chez eux pour encourager les marcheurs à travers le quartier BelAir-Edison de Baltimore. © J.M. Giordano
Les huissiers aux funérailles du lycéen Michael Mayfield à West Baltimore en 2014
Les huissiers aux funérailles du lycéen Michael Mayfield à West Baltimore en 2014. © J.M. Giordano

Parmi ces groupes, le Baltimore Peace Movement, autrefois connu sous le nom de Baltimore Ceasefire 365, a défilé dans la ville lors de la 300 Man March et programme régulièrement, depuis, des événements appelés Peace Promise Weekend. Lasses de voir la violence armée de la ville leur prendre leurs enfants, les femmes de Moms Demand Action ont aussi organisé des rassemblements et des marches. Et des médiateurs de Baltimore Safe Streets, appelés « intercepteurs de violence », frappaient aux portes pour tenter d’endiguer la violence armée, ce qui a coûté la vie à certains, mais aussi porté ses fruits selon un rapport des chercheurs de l’université John-Hopkins.

« L’une des images montre un jeune, Brandon Scott, co-fondateur du mouvement 300 Man March. Il est aujourd’hui maire de Baltimore »

L'activiste Duane Shorty Davis lors du dixième anniversaire de la mort de Tyrone West à la suite d'un passage à tabac par la police de Baltimore.
L’activiste Duane Shorty Davis lors du dixième anniversaire de la mort de Tyrone West à la suite d’un passage à tabac par la police de Baltimore. © J.M. Giordano

« J’ai suivi ces groupes pendant une décennie. L’année dernière, en parcourant mes archives, j’ai reconnu des visages de gens que j’avais photographiés en 2013, et qui militaient encore aujourd’hui. Mes photos qui sont reproduites dans le livre, ainsi que des textes de membres de divers mouvements, forment un récit linéaire entre 2013 et 2023. L’une des images montre un jeune, Brandon Scott, co-fondateur du mouvement 300 Man March. Il est aujourd’hui maire de Baltimore. »

Après 10 ans de travail sur le projet, Giordano continue de couvrir l’histoire, mais il est à présent missionné pour cela. Il espère qu’un jeune photographe reprendra le flambeau et poursuivra ce qu’il a entrepris. Il espère aussi que le livre changera le regard des gens sur la violence armée, sur ceux qui luttent contre elles, ainsi que sur les victimes.

« Il faut un peu plus d’empathie pour les victimes de la violence armée dans nos villes. Peut-être réfléchir un peu avant de laisser un commentaire banal ou insensible sur les médias sociaux, et s’intéresser vraiment au travail que font au quotidien nos militants anti-armes à feu dans ces communautés. »

Les amis pleurent l'étudiant et athlète Michael Mayfield lors de ses funérailles à West Baltimore. Il a été abattu en 2014.
Les amis pleurent l’étudiant et athlète Michael Mayfield lors de ses funérailles à West Baltimore. Il a été abattu en 2014. © J.M. Giordano
Des enfants de la communauté voisine de Resevoir Hill ont participé à la bataille de Super Soaker au parc de Druid Hill dans le cadre des festivités de Baltimore Ceasefire samedi.
Des enfants de la communauté voisine de Resevoir Hill participent à la bataille de Super Soaker au parc de Druid Hill, dans le cadre des festivités de Baltimore Ceasefire. © J.M. Giordano

13-23 est disponible via Nighted Life Press sur leur site web.
Les bénéfices générés par les ventes du livre iront au Baltimore Peace Movement, une organisation permettant aux membres de la communauté de se soutenir mutuellement, de travailler ensemble et de partager des ressources dans le but de promouvoir la joie, l’amour et la paix dans la ville.

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