Françoise Huguier : l’Afrique en héritage

La photographe, qui a traversé l’Afrique de Dakar à Djibouti sur les traces de Michel Leiris et fondé la Biennale de Bamako en 1994, présente une rétrospective de tirages vintage à La Hune, en partenariat avec la Galerie Polka. L’exposition accompagne la signature de son livre Afrique émoi (Éd. Odyssée). Vernissage ce soir, mardi 3 mars, de 18h30 à 20h30.

Il y a quelque chose de particulier dans la façon dont Françoise Huguier parle de l’Afrique — une tendresse sans romantisme, une précision sans distance. Elle évoque ses premières traversées avec la même simplicité qu’on décrirait un chemin de quartier. Elle a rencontré l’écrivain Michel Leiris au Musée de l’homme. Il lui a raconté la mission Dakar-Djibouti, qu’il avait effectuée 30 ans plus tôt avec Marcel Griaule. Elle a demandé sa permission. Il a dit oui. Elle est partie.

C’est en 1988 que la photographe traverse l’Afrique d’est en ouest, de Dakar à Djibouti, en 4×4, franchissant le Sahara, s’arrêtant dans chaque pays. Sur les traces de l’Afrique fantôme, le livre qui en découle, paraît en 1990 aux éditions Maeght. Mais cette trajectoire n’est que le début d’une relation au long cours avec le continent. En 1994, Françoise Huguier fonde la Biennale de photographie africaine à Bamako — une initiative qui fera entrer Seydou Keita et Malick Sidibé dans l’histoire de la photographie et contribuera à mettre en lumière une génération entière de photographes africains. À Bamako, on l’appellera « la duchesse ».

Jeunes filles Bozos Mopti Mali 1995 © Françoise Huguier _ Courtesy Polka Galerie
Jeune fille Somono, Ségou, Mali, 1995 © Françoise Huguier _ Courtesy Polka Galerie
Brukina Faso 1988-89 © Françoise Huguier _ Courtesy Polka Galerie

Afrique émoi, le livre qu’elle signe ce soir à La Hune, est l’aboutissement de ce compagnonnage. Publié en mai 2025 aux éditions Odyssée, l’ouvrage de 496 pages rassemble 517 photographies — principalement en noir et blanc — et traverse une dizaine de pays : Mali, Burkina Faso, Bénin, Cameroun, Afrique du Sud, Éthiopie, Tanzanie, Djibouti… Sa préface est signée Aya Cissoko, boxeuse et écrivaine française. Chaque chapitre est introduit par de courtes notes qui mettent les images en perspective avec leur contexte, restituant la logique de l’itinéraire — un sujet appelant le suivant.

L’exposition à La Hune réunit des tirages vintage issus de la Galerie Polka, qui représente Françoise Huguier. Ce sont des images de femmes, de paysages, de rites — mais aussi des portraits intimes nés d’une présence longue, d’une confiance progressive. La photographe se souvient d’une maison à Ségou, au bord du fleuve, où elle séjournait régulièrement et où les femmes venaient la trouver : « elles venaient me raconter justement l’histoire de la polygamie », dit-elle. Ce n’est pas un sujet qu’elle avait prémédité. « Ça s’est imposé au fil du temps », reconnaît-elle — et c’est précisément ce que ces images restituent : le sentiment d’une vérité gagnée sur la durée.

Parmi les œuvres exposées, une image concentre davantage les regards que les autres. Celle du pêcheur bozo, sur le Niger, à Tombouctou. Françoise Huguier voulait photographier des hippopotames. Elle cherchait leurs oreilles à la surface de l’eau. Et puis un troupeau de dromadaires est apparu sur l’autre rive. Le piroguier a baissé la tête au bon moment. On ne voit que son dos, et sur son épaule, comme posé là par le hasard, un dromadaire se découpe dans le ciel. « C’est la photo que les gens aiment beaucoup », dit-elle, avec une modestie qui semble sincère.

Jeune fille Ouagadougou Burkina Faso 1989 © Françoise Huguier _ Courtesy Polka Galerie
Foyer de femmes, Durban, 1995-1997 © Françoise Huguier _ Courtesy Polka Galerie
Parc national du Serengeti Tanzanie 2011 © Françoise Huguier _ Courtesy Polka Galerie
Petite fille Oromo, Harar, Éthiopie, 1990 © Françoise Huguier _ Courtesy Polka Galerie
Pays Lobi Burkina Faso 1995 © Françoise Huguier _ Courtesy Polka Galerie

Ce que cette exposition donne à voir, en creux, c’est aussi un temps révolu — des territoires que la photographe connaît par cœur et ne peut plus atteindre. Le nord du Nigeria pendant la fête de l’Aïd, le nord du Cameroun, Tombouctou, le pays Dogon. « Maintenant on ne peut plus y aller, malheureusement », dit-elle. « J’ai de la chance, c’est toute une période où il n’y avait aucun problème. » Ce passé de l’indicatif dit tout : la chance n’était pas dans l’image elle-même, mais dans le fait d’avoir pu être là.

La Hune, de son côté, a une signification particulière pour Françoise Huguier. Elle fréquente la librairie depuis l’époque où elle était installée à côté des Deux Magots, dans ce 6e arrondissement où elle a grandi. « J’y allais souvent parce qu’il y avait des livres formidables », se souvient-elle. Emblématique de la vie culturelle et artistique parisienne depuis 1949, le lieu se réinvente sous l’impulsion de son mécène YellowKorner. Elle est aujourd’hui un espace contemporain dédié à la photographie, à la création et aux rencontres avec une galerie, une librairie et un café. Ce retour, dans un espace désormais dédié à la photographie, a quelque chose d’une boucle qui se referme — et d’une invitation à regarder différemment ce que l’on croyait connaître.


« Afrique émoi », de Françoise Huguier, est à voir jusqu’au 14 mars à La Hune, à Paris.

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