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James Bidgood, photographe LGBTQ avant-gardiste, est mort

James Bidgood, dont les photographies et les films queer ont influencé l’art américain, est décédé lundi 31 janvier 2022 de complications liées au Covid-19. Il avait 88 ans.
“Pink Flowers, Water Colors (Jay Garvin),” early 1960s
​​​​​​© Estate of James Bidgood, Courtesy of ClampArt, New York.

Artiste à la vision singulière et à l’intégrité ne souffrant pas le compromis, James Bidgood a tracé son propre chemin, vivant en homme ouvertement gay à une époque où sa sexualité était illégale. Tour à tour travesti, étalagiste, créateur de mode, de costumes, graphiste, photographe, styliste photo ou cinéaste, Jim Bidgood a apporté une touche de glamour, de fantaisie et de féerie à chacune des étapes de son existence.

« Il est difficile de sous-estimer l’héritage de Jim », déclare Brian P. Clamp, son galeriste. « Il a inspiré la créativité de cinéastes et de photographes sur plusieurs générations. Il fait partie intégrante du mouvement queer. Dans les années 1950, les drag queens ne pouvaient pas cotiser à des caisses de retraite. Jim et les homosexuels de sa génération ont dû trouver comment se forger une vie dans une société qui ne les reconnaissait pas ou refusait tout simplement de les voir. »

Préfigurant le travail de Pierre et Gilles, de David LaChapelle et de Steven Arnold, Bidgood célèbre à cette époque l’homosexualité dans toutes ses activités artistiques. Sa palette vive de couleurs arc-en-ciel, l’utilisation de costumes, de décors et d’accessoires extravagants s’opposent au modeste espace dans lequel il travaille. Son talent, il le développe en grandissant à Madison, dans le Wisconsin, pendant la Grande Dépression. Sa famille est pauvre, ce qui n’empêche pas sa mère de lui offrir un précieux cadeau : un ensemble de poupées en papier dont il a très envie. Inspiré par les somptueuses mises en scène des comédies musicales de Busby Berkeley, Bidgood transforme alors une vieille boîte de céréales en un décor en Technicolor pour ses poupées de papier. Comme un avant-goût de ce qui va suivre.

« Pan, » late 1960s © Estate of James Bidgood,
Courtesy of ClampArt, New York.

Une étoile est née

En 1951, James Bidgood, 18 ans, monte dans un bus Greyhound en direction de l’est et de la ville de ses rêves d’enfant. « J’ai posé le pied pour la première fois sur un trottoir de New York il y a près de 70 ans. J’étais enfin chez moi », raconte t-il en 2019.

Rêvant de monter sur scène à Broadway, Bidgood se retrouve dans un monde parallèle, un peu plus loin, dans dowtown, au Club 82, un drag club de l’East Village fréquenté par les icônes d’Hollywood : Elizabeth Taylor, Judy Garland et Zsa Zsa Gabor. Même s’il est illégal pour les hommes et les femmes de se travestir en dehors d’Halloween, il ne se cache pas. Il apparait en Teri Howe et interprète son rôle comme s’il était une fille des Follies sur la scène du théâtre Ziegfeld.

« Ce rôle était si glamour », se souvient Bidgood. « Jouer, chanter pendant que les gens soupaient et entendre les applaudissements. Chaque fois que j’entrais sous la lumière du projecteur, dans ma tête j’étais une star de Broadway. Bien sûr, j’avais 18 ans, et je m’y croyais. »

« Cadet, » late 1960s © Estate of James Bidgood
Courtesy of ClampArt, New York.

À la fin des années 1950, Bidgood commence à concevoir des costumes pour des bals, un savoir-faire qui lui servira pour son propre travail photographique publié dans les magazines Muscleboy, Adonis et The Young Physique dans les années 1960. À l’époque, il est illégal de faire commerce d’images de nudité masculine, ainsi beaucoup contournent la loi en produisant des « photographies physiques » homoérotiques pour les magazines de fitness.

Mais James Bidgood n’est pas amateur de beaux gosses ; il apporte à son travail romance, mystère et faste. Une esthétique glamour et pulp dans un kaléidoscope de bonheur homoérotique. S’inspirant des comédies musicales en Technicolor de la MGM et de la Twentieth Century Fox, ainsi que des peintres George Quaintance et Maxfield Parrish, Bidgood transforme son modeste appartement de Manhattan en studio photo, où il réalise son premier cliché : un homme nageant dans une grotte sous-marine scintillante.

Tandis que Bidgood aspire à photographier ses modèles de la même manière que Playboy met les femmes en scène, il sait que la pellicule peut être confisquée par Kodak si elle en révèle trop. Aussi prend-il bien soin de draper un bout d’étoffe là où il faut. C’est une leçon apprise dans un endroit improbable, mais approprié. « J’avais vu un sexe en érection dans l’un de ces cinémas porno de la 42e rue et la partenaire avait recouvert le pénis de l’homme d’une fine écharpe en soie avant de lui faire une fellation », raconte le photographe, convaincu que l’imagination est plus sexy que la réalité.

“Bobby Lying in Bed (Bobby Kendall),” late 1960s
© Estate of James Bidgood, Courtesy of ClampArt, New York.

Le prix de l’intégrité

Après le soulèvement de Stonewall, les choses commencent à changer. La nudité frontale masculine est dépénalisée, au même titre que l’homosexualité. À l’aube de cette nouvelle ère, le chef-d’œuvre de James Bidgood, Pink Narcissus, sort. Mettant en scène les fantasmes allégoriques d’un prostitué gay, l’artisye fait appel à des escrocs locaux pour ce film, tourné dans son appartement entre 1963 et 1970. Des décors aux costumes, Bidgood construit tout tout seul – mais lorsque le film sort en 1971, il ne récolte pas les fruits de son travail. Après des différends avec le producteur, il retire son nom du projet, qui devient rapidement un objet à sensation underground.

Dans les années 1990, l’écrivain Bruce Benderson retrouve James Bidgood, qui travaille dans l’ombre depuis des décennies, et l’aide à produire sa première monographie complète, Bidgood. La publication du livre contribuée alors à restaurer les apports de Bidgood à l’histoire de l’art. En 2019, la curatrice Lissa Rivera organise la première rétrospective de sa carrière, James Bidgood : Reveries, au Museum of Sex, et des sélections de ses archives sont désormais exposées à [email protected].

« Bullfighter (Bobby Kendall), » mid-to-late 1960s
© Estate of James Bidgood, Courtesy of ClampArt, New York.

Si l’œuvre de James Bidgood sera finalement célébrée, cette reconnaissance tardive aura un goût doux-amer. « Jim s’est toujours senti exclu. La reconnaissance est certainement arrivée trop tard, et sans la compensation financière qui allait avec », dit Brian P. Clamp. Malgré ses contributions et son influence, Bidgood deviendra pauvre, sans l’argent nécessaire pour que son œuvre soit soigneusement préservée, ou même pour payer son enterrement. Une campagne GoFundMe a d’ailleurs été mise en place pour aider à couvrir ces coûts.

En restant fidèle à sa vision, James Bidgood a sacrifié la richesse, la célébrité et la sécurité – mais a gagné sa place dans le panthéon de l’art queer. « Être créatif ce n’est pas rechercher louanges ou gratitude – il s’agit seulement de créer. Cela requiert une sorte de vulnérabilité et la capacité d’exposer ses besoins quels qu’ils soient », dit-il en 2019. « Je me suis toujours demandé si j’étais un véritable artiste. Je réponds aux exigences pour qu’on me qualifie de génie, car pour cela, il suffit d’avoir été le premier à faire quelque chose de très différent qui affecte la vie de nombreuses personnes… Bon sang, c’est le cas de ma tante Hazel ! »

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste. Basée à New York, elle écrit à propos de l’art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres et des magazines, notamment TimeVogueArtsyApertureDazed et Vice.

L’exposition [email protected] est présentée à ClampArt à New York jusqu’au 26 février 2022.

« Apache (Tommy Coombs), » mid-1960s
© Estate of James Bidgood, Courtesy of ClampArt, New York.

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