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Judith Joy Ross, l’Amérique transcendée

En parallèle d’une exposition parisienne au BAL, parution d’une monographie sur l’œuvre remarquable et remarquée d’une Américaine très discrète.
Judith Joy Ross
© Judith Joy Ross
Judith Joy Ross
© Judith Joy Ross

« Une autobiographie métaphorique ». C’est ainsi que Joshua Chuang, au cours d’un long texte merveilleusement intelligent, résume l’œuvre de Judith Joy Ross, née le 12 août 1946 à Hazleton, une cité minière de Pennsylvanie. Il faut le lire pour mieux saisir la force de ce travail étonnant, qui peut paraître, dès l’abord, empreint d’une tristesse répétitive. Ce qu’il n’est pas, mais disons-le, oui, il faut faire un effort, et dépasser cette possible réaction négative, après tout, c’est une chance d’avoir à réfléchir, la photographie est un art pensif. 

Le livre publié par l’Atelier EXB et l’exposition au BAL, à Paris, sont complémentaires en ce sens qu’ils montrent combien, de 1978 à 2015, cette Américaine encore peu connue en France a tracé sa voie, doublant sa vie grâce à la photographie, et donnant à sa vie comme à la photographie une profondeur d’une discrétion vertigineuse. C’est probablement cette réserve qui touche le plus tant Judith Joy Ross, dans sa confrontation avec le médium le plus populaire du XXe siècle, a trouvé son langage, tout en jouant cartes sur table avec ses références : Julia Margaret Cameron, Timothy O’Sullivan, Lewis W.Hine, August Sander et notre cher Eugène Atget. Les photophiles reconnaîtront aussitôt leurs divinités ; les fans de la génération 2.0 aussi, puisque l’exposition au BAL, comme le livre, par leur pédagogie artistique, éclairent les racines de Judith Joy Ross. 

Judith Joy Ross
© Judith Joy Ross

Son enfance. Ses parents. Sa ville natale. Trois axes sur lesquels s’appuie la photographe américaine à ses débuts, partant à la découverte, puis à la mise en boîte de son passé. Ainsi, Eurana Park, où elle retourne après la mort de son père (au printemps 1981), « un endroit resté intact ». Rien ne paraît avoir changé, elle y venait autrefois avec son père et ses frères, Edward et Robert, lorsque la famille séjournait dans la résidence de Rockport construite par le grand-père maternel. Présence de l’eau (lac à proximité) et d’adolescents, leurs corps doués de maladresse, leur confiance affichée, échanges réciproques. Elle les photographie avec leur autorisation, ce sera, écrit Joshua Chuang, « une série fondatrice ». Son truc ? Une chambre 20 x 25 (une Deardorff pour les connaisseurs), « de la taille d’une cagette d’oranges lorsque le soufflet est étiré. (… ) Un appareil en acajou et métal, d’une élégance surannée. » Ce qui signifie que la photographe ne vole aucun portrait, les adolescents la voient – et réciproquement. Il y a là, entre eux et elle, un pacte de confiance. Cette pratique photographique sera sa marque de fabrique. Voire son manifeste lorsqu’il s’agira de rendre compte de causes qui lui tiennent à cœur. 

De l’absurdité de la guerre du Vietnam aux sénateurs et députés du Congrès. Des femmes et des hommes sur leur lieu de travail aux gosses des écoles publiques de Hazleton. De l’après 11-Septembre aux scènes quotidiennes à Freeland, la ville natale de son père. Judith Joy Ross s’accorde à emmêler son odyssée personnelle au présent de la société américaine. Ses séries témoignent des failles, des douleurs et des interrogations de son pays, mais toujours à travers celles et ceux qui y vivent. Du coup, les Américain(e)s ne constituent plus une sorte de foule indéfinie, mais des inconnus sur lesquels se dessine une géographie des sensibilités individuelles et d’une diversité à partager. Cette ouverture aux autres, et sur les autres, est l’une des clefs d’entrée vers l’œuvre de Judith Joy Ross, dont il est possible de mesurer tout à la fois l’intensité et l’intégrité. 

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© Judith Joy Ross
Judith Joy Ross
© Judith Joy Ross

Pour dernière preuve, sa série réalisée à Paris, à partir de 2003. Au BAL, de visu, les tirages incroyablement beaux de ses « Portraits parisiens » procurent une émotion indicible, comme si l’on avait un lien direct avec celles et ceux qu’elle a photographié(e)s à la Porte de Clignancourt, place de la Concorde ou sur le quai de Montebello. Les noms et les visages de ces immigré(e)s africain(e)s racontent d’autres mondes. Lorsqu’elle avait photographié les élu(e)s du Congrès, elle avait expliqué ainsi sa démarche – qui pourrait s’appliquer finalement à l’ensemble de son travail : « (…) Si on perçoit ce qu’il y a de beau chez une personne, on va nouer automatiquement un lien avec elle. Si on se lie avec elle, on va se sentir concerné, on devient responsable. Alors oui, c’est évidemment facile d’avoir un point de vue détaché sur les autres. Moi, je demande la possibilité de concentrer notre attention sur toutes les raisons qui nous les rendent précieux. Toutes les raisons qui nous les rendent uniques. »

Judith Joy Ross, Photographies 1978-2015, 312 pp., 45€. Cette monographie, co-éditée par la Fundación MAPFRE, l’Atelier EXB et LE BAL, est dirigée par Joshua Chuang. Textes de Svetlana Alpers, Addison Bross, Adam Ryan. 

L’exposition au BAL, à Paris, jusqu’au 18 septembre. 

Judith Joy Ross sur le site de la galerie Thomas Zander, Cologne.

Judith Joy Ross sur le site du SFMOMA, autour de sa série « Protest the War » (un livre a été édité par Steidl/Pace/MacGill).

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