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La quête du point aveugle du Christ

Pendant cinq ans, la photographe française Jacqueline Salmon s’est lancée dans une aventure photographique et documentaire d’envergure et inédite. Elle a posé son objectif sur le point aveugle du Christ : le périzonium, ce voile de pudeur qui recouvre son bassin. Un travail purement photographique de composition à voir au musée Réattu dans le cadre du festival des Rencontres d’Arles.
Jacqueline Salmon
Le point aveugle. Holbein. © Jacqueline Salmon 2022

Jamais pareil projet n’avait été réalisé sur ce détail. Le périzonium. L’étoffe de tissu qui couvre la nudité du Christ est un élément central des scènes de la Passion et de la descente de la Croix. Tantôt tombant jusqu’aux genoux, parfois volant dans un souffle ou totalement transparent… Le voile de pudeur demeure pourtant, et de manière inexpliquée, un point aveugle de l’histoire de l’Art.

La photographe française Jacqueline Salmon livre ici un travail fascinant. Pendant 5 ans, elle a parcouru l’Europe entière et ses musées pour saisir en image ce fragment dans les œuvres des plus grands artistes. Plus de 1000 ans d’histoire de l’art regroupés en une exposition, par le prisme d’un détail qui révèle sa force symbolique à travers les âges.

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Maarten Van Heemskerck 1538 l’homme de douleurs. © Jacqueline Salmon 2022

Présentée au musée Réattu dans le cadre des Rencontres d’Arles, l’exposition « Point aveugle. Périzoniums : étude et variations » offre un dialogue au sommet où Michel-Ange converse avec Giotto, où Rembrandt siège aux côtés de Grunewald… Une démarche photographique entière de par le choix extrêmement précis et réfléchi du cadrage. Jacqueline Salmon lève en même temps le voile sur une part d’ombre de l’étude de la représentation christique.

Road trip de dix siècles

Ce projet est avant tout un voyage. Un road trip dans le temps, sur la route de dix siècles de peintures, sculptures, dessins réalisés par les maîtres. Colmar, Zurich, Londres, Madrid, Barcelone, Gérone, Venise, Bruxelles, Paris… Depuis 2017 Jacqueline Salmon arpente les couloirs des plus prestigieux musées européens. En ressort un inventaire vertigineux avec un catalogue de plus de 900 périzoniums et près de 200 photographies exposées. Le travail est titanesque, presque de Sisyphe.

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Le point aveugle. Van der Weyden. © Jacqueline Salmon 2022

Au commencement, il y a une carte postale. « Je l’avais depuis les années 80 dans mon atelier. Elle me servait parfois de marque-page, raconte-t-elle. C’est Jean-Louis Schefer qui me l’avait envoyé (N.D.L.R. : théoricien et critique d’art décédé le 8 juin dernier). J’y tenais beaucoup. » Une carte de la descente de Croix du Flamand Rogier van der Weyden, exposée au musée du Prado de Madrid. « Dans le cadre d’une exposition sur le drapé aux Beaux-Arts de Lyon, je cherchais une idée dans ce thème. Tout d’un coup j’ai vu ce tissu autour des reins du Christ. » Une révélation. Jacqueline Salmon se lance dans des recherches et ne trouve pas d’études précises sur le thème. Le sujet est trouvé. Sa première photo sera celle d’une sculpture du Christ du XVIIe siècle dénichée à Troyes chez un antiquaire. « Je me suis rendue compte à cet instant qu’il y avait matière à faire de très belles images », raconte-t-elle.

Par quoi commencer ? À quelle époque ? Quel artiste choisir ? Autant de problématiques auxquelles il a fallu répondre tant il existe un océan de représentations christiques. Jacqueline Salmon se fixe un premier cadre. « J’ai choisi de me limiter aux scènes de la Passion, entre la flagellation et le Christ au tombeau. » Elle fait également le choix de ne pas traiter l’art populaire et les représentations de l’Amérique latine « où le style est vraiment différent », tout comme les ex-voto ou les images d’Épinal.

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Le point aveugle. Gréco / Véronèse. © Jacqueline Salmon 2022

Seconde limite : celle de la temporalité. Après la période iconoclaste de l’Empire Byzantin, la photographe saisit les premières représentations du Xe siècle. Des sculptures notamment. Et se projette jusqu’à aujourd’hui pour offrir un travelling temporel sur l’évolution de la pensée religieuse occidentale. Les mœurs évoluent, la taille et le style du périzonium avec. « Jusqu’au XIIe, on observe de grandes robes fermées qui tombent jusqu’aux genoux. Au contraire, à la période gothique, nous voici face à un drapé très court, comme une sorte de “paréo” », décrit-elle. Viennent au XIVe des drapés transparents, puis de plus en plus courts, pour arriver à une quasi-nudité après le Concile de Trente et la Contre-Réforme fin XVIe.

« On revient aux origines d’une image »

Nous ne sommes pas ici face à une série de reproductions par l’image. Les choix de cadrage, de la composition, de l’association des œuvres, donnent un véritable projet photographique. Pas de studio photo, ni de flash, Jacqueline Salmon travaille avec l’atmosphère du musée. « Les lumières ne sont pas adéquates, il y a parfois une brillance sur les aspérités de la toile, des reflets. Mais j’ai accepté de le prendre en compte », expose-t-elle.

Jacqueline Salmon
Le point aveugle. Pietà de Tarascon. © Jacqueline Salmon 2022

Le découpage de l’objectif dans la toile est alors primordial pour garder la pleine émotion de l’œuvre. « Je ne voulais jamais que l’on voie le visage, précise Jacqueline Salmon. Je voulais que l’on voie le moins possible de personnages et le plus possible de mains autour du corps du Christ. » Délicatement, les mains descendent le corps de la croix, le saisissent avec une grande douceur, d’autres désignent des parties du corps, quelques visages s’approchent du drapé. En ressort une profonde tendresse.

« Comme les regards, ces mains ont une fonction très signalétique. C’est une peinture avec une vocation religieuse, où elles désignent des endroits clés du tableau », détaille Andy Neyrotti, commissaire de l’exposition qui a apporté une aide précieuse à la photographe pour référencer les œuvres. Parfois Jacqueline Salmon élargit le cadre « pour que l’on reconnaisse la patte du peintre. » Elle laisse entrevoir de grands paysages significatifs, ou des petits détails comme une couronne d’épine ou la coupe du Graal. « On revient aux origines d’une image, comment on la fabrique par le cadrage, par la composition, par la colorimétrie », analyse le commissaire.

« On s’est rendu compte qu’on était en train de constituer un musée incroyable »

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Le point aveugle. Cranach. © Jacqueline Salmon 2022

Car ce léger tissu, parfois même absent, est une formidable porte d’entrée dans l’esprit d’un Michel-Ange, d’un Giotto ou d’un Cimabue. « Les peintres se sont beaucoup posé la question de la composition », note la photographe. L’imagerie a été codifiée par l’Église et interprétée par les artistes en fonction des modes de leur temps. Pour Andy Neyrotti, ce point aveugle met en lumière la philosophie religieuse des peintres. « Chez certains, il y a une réflexion sur qui est le Christ, à la fois humain et divin, masculin ou féminin. On voit parfois apparaître des hanches de femmes, ou alors des jambes et un corps très musclé (comme chez Maarten van Heemskerck). »

Chez Lucas Cranach par exemple, le drapé s’élance dans un souffle, se répand dans tout l’espace du tableau « comme de véritables nuages, avec des nœuds qui suggèrent parfois des érections », remarque la photographe. Dans l’exposition, les périzoniums volent, sont rigides, longs ou transparents et dialoguent entre eux. « Avec Giotto on entre dans des scènes beaucoup plus humanistes, le sang apparaît, la transparence des périzoniums également ».

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Le point aveugle. Michel-Ange. © Jacqueline Salmon 2022

Dans la scénographie Jacqueline Salmon fait dialoguer les plus grands. Un mouvement général s’opère, comme une émotion commune. « Je trouve qu’on gagne en spiritualité, il n‘y a plus d’anecdotes, tout est plus intense », ressent-elle, s’émerveillant encore d’avoir créé cette « danse » entre Michel-Ange, Le Greco, Le Caravage, Holbein, Lovis Corinth, ou d’avoir associé une descente de croix de Rembrandt à côté d’un très grand format de Grunewald… « On s’est rendu compte qu’on était en train de constituer un musée incroyable. » La démarche n’a d’ailleurs pas échappé à Sébastien Allard, directeur du département des peintures au Musée du Louvre. « En voyant mes planches il m’a dit que seul un photographe pouvait faire ça », se réjouit Jacqueline Salmon.

Le jeu des périzoniums

Ce projet de point aveugle donne une toute nouvelle vision à ces tableaux. Plus que ça. C’est un formidable atelier didactique qui apprend à poser l’œil sur les détails d’une œuvre. « Quand on se met à penser comme Jacqueline et qu’on se lance dans le jeu des périzoniums, ça enrichit son rapport à la photographie », estime Andy Neyrotti.

Jacqueline Salmon
Le point aveugle. Fra Angelico. © Jacqueline Salmon 2022

Ce projet est également un impressionnant travail de recherche documentaire qui n’aurait peut-être pas été possible il y a quelques décennies, notamment grâce à la généralisation de la numérisation des œuvres par les musées. « Ça ne raconte pas seulement l’histoire de l’art et du drapé. Ça parle aussi de la dispersion de l’image aujourd’hui et de l’accès à l’information absolument incroyable. Les grands musées anglo-saxons mettent en ligne des qualités impressionnantes d’images de leurs collections », salue la photographe.

Ce dialogue entre les peintres aura été une rencontre privilégiée et intense pour celle qui se consacre à la photographie depuis 1981. « Ça a été une manière de vivre pendant plusieurs années, je ne sais pas comment je vais faire maintenant », sourit-elle. 

« Le point aveugle. Périzoniums : étude et variations », Jacqueline Salmon, Musée Réattu d’Arles, du 4 juillet au 25 septembre 2022.

Jacqueline Salmon
Jean Malouel 1400. © Jacqueline Salmon 2022
Jacqueline Salmon
Luca Cranach 1503. © Jacqueline Salmon 2022

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