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Photography at first sight
Le prix de la guerre, par Peter van Agtmael

Le prix de la guerre, par Peter van Agtmael

Avec son dernier ouvrage, Sorry for the War, le photographe Peter van Agtmael propose un regard à la fois déconcertant et dissonant sur la guerre. Violence, spectacle et perception s’y confrontent.
La frontière avait fermé à minuit après que les autorités hongroises aient érigé à la hâte une clôture de barbelés, empêchant des milliers de réfugiés syriens, irakiens et afghans d’entrer. Les réfugiés ont campé, protesté et espéré que la frontière rouvrirait. La police hongroise a aligné la clôture et a envoyé ses lampes de poche sur les caméras des photographes qui tentaient de documenter la scène. Il est rapidement devenu clair que le point de passage était peu susceptible de rouvrir et le lendemain matin, la plupart des réfugiés ont pivoté vers la Croatie, alors que le pays annonçait qu’ils faciliteraient le passage. Il y a eu des affrontements le lendemain à la frontière hongroise, alors que la police anti-émeute hongroise a gazé des dizaines de migrants qui se sont précipités sur la clôture. Horgos. Serbie. 2015. © Peter van Agtmael / Magnum Photos

Cette année marque un anniversaire douloureux pour les États-Unis, celui des attentats du 11 septembre, survenus il y a maintenant 20 ans. Cet événement historique allait précipiter l’invasion américaine de l’Irak et de l’Afghanistan, deux pays qui ne figurent qu’en filigrane dans la conscience collective de ce pays. Leur soif de vengeance étanchée par l’extermination d’Osama Ben Laden et de Saddam Hussein, peu d’Américains ont retenu que le 21 mai prochain, les troupes américaines auraient fini de se retirer du territoire afghan, mettant fin à la guerre la plus longue qu’ait connu l’Amérique. Peu à peu relégués dans l’oubli, ces combats ne marquent plus les citoyens, qui n’ont qu’une compréhension diffuse de leur incidence sur la conduite de ce pays.

Pourtant, l’impact de ces conflits résonne toujours à travers le monde, dans un enchevêtrement étourdissant de causes et d’effets. C’est ce labyrinthe que Peter van Agtmael, photographe membre de Magnum Photos, cherche à explorer dans son livre Sorry for the War (publié par Mass Books). « Il est dédié à toutes les vies anonymes prises au piège des conflits de l’Amérique. Vingt ans plus tard, visages et noms se sont effacés des mémoires », écrit Peter van Agtmael dans ses remerciements, un bouleversant rappel du prix incalculable de la guerre. 

Un point de contrôle à l’entrée d’une base de milice assyrienne en première ligne avec l’Etat islamique. Baqofa. Irak. 2015. © Peter van Agtmael / Magnum Photos
Les administrateurs examinent les ruines de l’université de Mossoul à l’est de Mossoul alors que la bataille continue de faire rage sur le côté ouest du Tigre. Ils ont évacué à contrecœur alors qu’un barrage de mortier se rapprochait. Malgré le danger proche, des centaines d’étudiants et de professeurs bénévoles se sont rassemblés pour nettoyer et restaurer les bâtiments endommagés. Avant que l’Etat islamique n’occupe Mossoul, l’université était l’une des institutions d’enseignement et de recherche les plus importantes et les plus importantes du Moyen-Orient. Sous le règne de l’Etat islamique, on estime que 8 000 livres et plus de 100 000 manuscrits de la bibliothèque ont été détruits. Mossoul. Irak. 2017. © Peter van Agtmael / Magnum Photos

Le photographe couvre les guerres américaines depuis 2006, qu’elles se déroulent sur leur propre territoire ou à l’étranger. Son portrait de la nation, qui se soumet de plein gré à la paralysie et à l’illogisme le plus absolu, est hallucinant. Tout en nous faisant visiter les entrailles du monstre, il établit de terribles parallèles entre les atrocités de la guerre et le bonheur puant que procure l’ignorance. Alternant photos documentaires et images tirées des médias populaires, il explore la rupture vertigineuse entre réalité et spectacle, tout en contextualisant ses séries, surréalistes, au moyen de commentaires parfois déconcertants.

« Une photo est un document bien mince, témoin d’un instant qui ne représente qu’une fraction de seconde au sein d’un véritable bouillonnement d’événements », explique Peter van Agtmael. « Certes, elle fournit un certain éclairage et suscite des questionnements. Au-delà du visible, il faut aussi savoir distinguer l’invisible, et c’est cela que je décris avec mes textes. » 

Journée d’appréciation militaire au Houston Rodeo. Le rodéo est un mélange de tradition et de capitalisme agressif, où la vente aux enchères de bétail est entourée de centaines de vendeurs vendant des matelas, des fauteuils de massage vibrants, des crevettes sur un bâton recouvertes de céréales de sucre Fruity Pebbles, des promenades à dos de chameau («Ships of the Desert ”), Et des rangées interminables de vêtements de cow-boy. Houston, Texas. Etats-Unis. 2019. © Peter van Agtmael / Magnum Photos
Un marin battu donne des instructions aux enfants sur l’utilisation d’une mitrailleuse de calibre .50 pendant la Fleet Week, une célébration annuelle de la Marine et des Marines à New York. Les navires et les présentoirs dans les zones très fréquentées de Manhattan et de Brooklyn présentent du matériel militaire à un public adoré. New York, New York. Etats-Unis. 2013. © Peter van Agtmael / Magnum Photos

Le message et le messager

Ce livre est plus qu’un simple portrait de la guerre. C’est un regard long et pénétrant, sur une scène de crime qui suscite un tsunami d’émotions. Choc, déni, rage et dépression s’emparent du lecteur, qui ne peut que céder au désespoir : pourra-t-on jamais appréhender toute la portée de ces 15 années de guerre ? Elles ont généré destruction, dislocation, militarisme, terrorisme et nationalisme, sans compter la propagande, ce nuage toxique omniprésent. L’ouvrage est émaillé d’images créées à partir de séquences télévisées, ainsi que de prises réalisées en coulisse des plateaux hollywoodiens. Van Agtmael souligne ainsi clairement son message : au 21è siècle, les luttes idéologiques sont d’importance cruciale.

Le Comité sénatorial des forces armées, chargé de la surveillance législative de l’armée, est l’une des entités les plus puissantes du gouvernement. Selon une étude publiée par le Watson Institute for International and Public Affairs de l’Université Brown, les guerres depuis le 11 septembre ont coûté environ 5,9 billions de dollars, causé 480000 morts et créé plus de 10,1 millions de réfugiés. Le financement de l’Irak, de l’Afghanistan et de 76 autres missions mondiales de lutte contre le terrorisme provient des dépenses déficitaires et des emprunts, et non de nouvelles taxes. Selon Neta Crawford, professeur de sciences politiques à l’institut, «Les États-Unis continuent de financer les guerres en empruntant, il s’agit donc d’une estimation prudente des conséquences du financement de la guerre comme sur une carte de crédit, dans laquelle nous ne payons que l’intérêt même si nous continuons à dépenser.  » L’intérêt à lui seul pourrait s’élever à des billions de dollars. Washington DC. Etats-Unis. 2018. © Peter van Agtmael / Magnum Photos
Le camp de réfugiés d’Idomeni à la frontière gréco-macédonienne. En 2015 et début 2016, l’UE a autorisé plus d’un million de réfugiés, principalement de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan, puis a négocié un accord avec la Turquie pour endiguer le flux à travers la mer Égée. Ceux qui ont décidé de quitter leurs pays déchirés par la guerre trop tard se sont retrouvés avec peu d’options, et de nombreux réfugiés se sont retrouvés coincés à Idomeni, alors que la Macédoine scellait sa frontière avec une clôture en fil de fer barbelé. Idomeni. Grèce. 2016. © Peter van Agtmael / Magnum Photos

L’un de ses clichés montre des jeunes filles blanches, postées devant une grande affiche du World Trade Center en flammes, au 9/11 Museum de New York. Elles semblent trop jeunes pour avoir vécu ces attentats, et nous rappellent que notre connaissance des événements dépend étroitement de nos sources. C’est un point important, qui transparaît d’un bout à l’autre de l’ouvrage. On ne peut en effet accepter le message sans tenir compte des motivations du messager.

Ainsi Peter Van Agtmael accepte t-il son rôle de photographe de guerre. « J’ai beaucoup réfléchi à mon parcours et à ce que je souhaite transmettre. En fin de compte, je me suis rendu compte que je tenais absolument à montrer ma vision des choses et à être reconnu. C’est un peu compliqué. Dans ce contexte, le fait de travailler pour le New York Times et d’être chez Magnum représente un marqueur fort de légitimité et d’autorité, sur lequel je me suis naturellement appuyé, car je brûle de raconter des histoires. En même temps pourtant, je me méfie du pouvoir que cela me confère. »

Les ruines de l’Université de Mossoul à l’est de Mossoul alors que la bataille continue de faire rage sur le côté ouest du Tigre. Avant que l’Etat islamique n’occupe Mossoul, l’université était l’une des institutions d’enseignement et de recherche les plus importantes et les plus importantes du Moyen-Orient. Sous le règne de l’Etat islamique, on estime que 8 000 livres et plus de 100 000 manuscrits de la bibliothèque ont été détruits. Mossoul. Irak. 2017. © Peter van Agtmael / Magnum Photos

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

Sorry for the War
Mass Books
$69,00
Disponible ici.

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