L'épiphanie chromatique de William Eggleston
La galerie David Zwirner, à New York, présente les derniers tirages dye-transfer jamais réalisés des photographies de William Eggleston.
Par Guénola Pellen. Photos de William Eggleston.
Entre 1969 et 1974, William Eggleston a déambulé dans les contrées méridionales américaines, captant sur Kodachrome des fragments d’existence que Guy Stricherz et Irene Malli ont transmué selon l’arcane trichrome cyan-magenta-jaune. Kodak ayant interrompu la fabrication des pellicules dès les années 1990, ces 45 tirages ont consommé les dernières réserves de papier photosensible. De tels dyes ne pourront jamais être recréés.
Cette profondeur chromatique que seul le dye-transfer permettait d’atteindre transfigure les ciels du Sud en protagonistes, leur luminescence variant selon l’heure captée, tandis qu’en contrebas s’étiolent les vestiges d’une civilisation vernaculaire. Certaines images, issues des séries « Outlands » et « Chromes », ont été montrées lors de l’exposition pionnière au MoMA en 1976 qui légitima la photographie couleur comme art.
Panneaux routiers et carrosseries s’érigent en aplats à la saturation stupéfiante. Cette richesse tonale, fruit d’un procédé artisanal aujourd’hui révolu, confère aux objets manufacturés de l’Amérique provinciale une présence quasi-hallucinatoire. Les êtres humains et leurs vêtements deviennent des vecteurs chromatiques. Une polyphonie visuelle que nul procédé contemporain ne saurait égaler.
Les intérieurs révèlent au contraire un ténébrisme baroque où la pénombre engendre des bleus et des noirs d’une profondeur abyssale que seule la texture incomparable du dye-transfer pouvait manifester.
Contempler ces ultimes dyes est bouleversant. On assiste, stupéfait, aux vestiges d’un âge de la photographie, quand la chimie manuelle engendrait une splendeur chromatique à jamais révolue.
« William Eggleston : The Last Dyes » est à voir à la galerie David Zwirner jusqu’au 7 mars 2026.