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Les légendaires planches-contacts de William Klein

Les légendaires planches-contacts de William Klein

La maison d’édition française Delpire republie la série iconique de Klein, enrichie de trente œuvres inédites.

« Nul créateur d’images ne s’est nourri de l’énergie et du hasard de la scène urbaine avec le même appétit que William Klein », écrit l’auteur David Campany dans le livre On Photographs qu’il vient de publier. Cette énergie, Klein n’en a rien laissé perdre, en plus d’un demi-siècle – voire, il l’a multipliée.

Gun 1, New York 1954 (Peint c. 2005) © William Klein / Delpire éditeur 2020.

Painted Contacts (publié par Delpire Éditeur le 15 octobre) contredit l’idée selon laquelle les archives sont immuables et inviolables. Malicieusement, Klein les désacralise en les cernant de couleurs vives et les recadrant graphiquement, ce qui recentre le regard du spectateur et fait de la planche-contact ainsi recouverte une œuvre d’art à part entière. En 2008, dans son introduction à la première édition de Contacts, Delpire assimile le geste espiègle de Klein à « quelque chose que des auteurs, connus pour leur austérité, se permettraient en écrivant une comédie ». 

Ali + Bundini, Miami 1964 (Peint 2010) © William Klein / Delpire éditeur 2020

Né en 1928, Klein grandit à New York et, après ses études, rejoint l’armée américaine. Ayant été affecté en Allemagne, il décide de rester dans l’Europe de l’après-guerre, passionné par la peinture, qu’il étudie brièvement à Paris avec Fernand Léger. Bien qu’il a choisi la capitale française, où il demeurera toute sa vie, il fait un séjour dans sa ville natale en 1954. Avec un style très affirmé, associant l’humour noir et la satire sociale, Klein traduit ce qui caractérise le lieu, à ses yeux: les arnaques, le cran, l’énergie inépuisable. Il publie un recueil de ses images en France (qui ne sera publié que 20 ans plus tard aux États-Unis), et devient alors un grand nom du milieu de la photo.

Par la suite, William Klein réalisera une série de portraits de villes tout aussi crus, notamment Rome (1956), Moscou (1961) et Tokyo (1962), caractérisés par une mise en scène cinématographique. En 1958, Klein tourne le court métrage Broadway by Light, et dans les dix années qui viennent, se consacre au cinéma , réalisant notamment Muhammad Ali – The Greatest, Eldridge Cleaver, Black Panther, The Little Richard Story, Far from Vietnam et Qui êtes-vous Polly Maggoo? Selon Delpire, Klein est « l’un des témoins les plus fiables de son temps ».

Easter group, Harlem, New York 1955 (Peint c. 2003) © William Klein / Delpire éditeur 2020

A la fin des années 1980, Klein est chargé de réaliser une série de courts métrages sur la photographie. Dans la postface de Painted Contacts, il explique que son projet était « de déplacer la caméra le long d’une planche-contact, et de s’arrêter à l’image qui a été choisie, avec un commentaire du photographe expliquant pourquoi cette photographie est ‘réussie’ à ses yeux. […] Tandis que la caméra se déplace, on peut voir les ratés, les photos qui comptent pour rien, puis la bonne ». Cette approche par élimination crée un remarquable sentiment d’attente chez le spectateur et chez Klein lui-même. « Le défilement des images provoque une certaine excitation », écrit-il, « et si l’on connaît mon travail, on pressent ce qui va arriver, un suspense s’installe. Les marques rouges au crayon gras commencent à apparaître, et la caméra ralentit, puis s’arrête. » 

Publicité Samsung, New York 1996 (Peint c. 2004) © William Klein / Delpire éditeur 2020

Klein décide d’utiliser dans la photographie ce même effet d’anticipation. Le crayon gras ne fonctionne pas visuellement sur une image plus grande, contrairement à la peinture-émail, qui peut modifier une surface en une seule application. Utiliser les planches-contacts comme matériel introduit une vision différente du processus photographique dans son ensemble, un changement radical par rapport à l’observation d’une seule image finalisée. Ce qui conduit au résultat compte autant que le résultat lui-même, dans la mesure où la réflexion ne se dissimule pas derrière le tirage. Les ratés sont mis à l’honneur comme faisant partie de la réalité de la photographie et, en définitive, confirment que la composition de l’image sélectionnée est la plus forte.

En ce sens, Klein montre à quel point le processus de sélection et de retouche est essentiel à la photographie, processus selon lequel on « choisit » une image parmi d’autres qui semblent proches, mais sont moins captivantes. Il nous guide à travers son travail, assumant le rôle d’un leader optique. Le regard du spectateur peut errer, mais Klein a tout mis en œuvre pour diriger son attention. La vivacité des rectangles colorés, les X rayant fermement les images qui ont été écartées donnent un pouvoir particulier à la planche-contact ; et outre les photographies et peintures, Klein a réalisé la mise en page et la couverture du livre : l’ensemble est conceptualisé, la maîtrise de la vision est complète.

Couverture: Fumée + Voile (Vogue), Paris 1958 (Peint c. 2012) © William Klein / Delpire éditeur 2020.

Tandis que la couverture du livre présente un autoportrait de 1993 (peint vers 1997), Klein saisit, au fil des pages, la nature performative et collective de la vie urbaine. Ses images mettent en scène des groupes – mannequins dans les coulisses de défilés de mode (Alaïa, Emanuel Ungaro, Issey Miyake, Jean Paul Gaultier), rassemblements politiques, enfants, fans de football surexcités, joyeux défilés de la Gay Pride – ou encore des mots qui font parler le silence ( « Regardez à gauche », « AGISSEZ », « L’Humanité », « Dieu est républicain »). Outre New York et Paris, Klein a photographié Dakar, Miami, Londres, Turin, Atlanta et Detroit en explorant, à chaque fois, la signification du groupe dans l’espace urbain.

Prix de l’Arc de Triomphe, Longchamp, Paris 2000 (Peint c. 2002) © William Klein / Delpire éditeur 2020

Le ton de ces photographies est fonction des ajouts graphiques et peints, qui modifient la « touche » des images originales, parfois l’adoucissant, parfois restant dans le même esprit. Quatre hommes d’aspect pompeux, en costumes et chapeaux, célébrant le Prix de l’Arc de Triomphe à l’hippodrome de Longchamp, à Paris (2000, contact peint vers 2002) perdent de leur solennité au voisinage de deux nuances de peinture bleue. Le livre se conclut sur la photographie du « Club Allegro Fortissimo, » réalisée à Paris dans un bain turc d’une réputation douteuse, en 1990 (contact peint vers 2000). L’image montre des femmes aux regards provocants – voluptueuses, assurées et hostiles, mais qui semblent plus amicales dans leur cadre rouge, jaune et violet. 

Club Allegro Fortissimo, Paris 1990 (Peint c. 2000) © William Klein / Delpire éditeur 2020

Ces peintures de Klein provoquent l’effet de gribouillages – amusants, absurdes, improvisés. « Il n’y a rien de décoratif dans cette approche », écrit Delpire, « seulement la volonté de créer un pont graphique entre la peinture et la photographie, qui doit être apprécié comme tel. » Le parcours créateur de Klein trouve son origine dans la peinture, mais, précise-t-il, « ce travail va en direction opposée de ce que je faisais, au temps où j’étais assistant de Léger et des abstractions géométriques aux arêtes vives que j’ai réalisées par la suite. » Ce croisement unique entre peinture et photographie a ravivé, déclare Klein, l’excitation liée au support de ces oeuvres. « Quand j’ai commencé à peindre les Contacts, ce n’était que coups de pinceau et jubilation. La jubilation de la peinture m’a fait revivre comme des fêtes les moments où j’avais pris ces photos. »

Danse à Brooklyn, New York 1954 (Peint 1995) © William Klein / Delpire éditeur 2020

Par Sarah Moroz

Sarah Moroz est une journaliste et traductrice franco-américaine basée à Paris. Elle écrit sur la photographie, l’art et divers autres sujets touchant à la culture.

William Klein, Contacts
Publié par Delpire
35€

https://delpireandco.com/william-klein-contacts

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