Blind Magazine : photography at first sight
Photography at first sight
Les plaines américaines de Joel Sternfeld

Les plaines américaines de Joel Sternfeld

À l’occasion d’une réédition augmentée d’American Prospects (1987) publiée chez Steidl en novembre dernier, la galerie Xippas expose treize clichés inédits sélectionnés par l’artiste.

 West Aztec Avenue, Gallup, New Mexico, September 1982, Courtesy de l’artiste et Xippas Paris

Joel Sternfeld a constitué un très important fonds photographique lors d’une traversée des États-Unis de trois ans au volant d’un combi Volkswagen, devenu le piédestal de sa chambre grand format 20×25. Prenant de la hauteur sur le toit du mythique véhicule, le photographe a immortalisé les soubresauts sociaux et environnementaux qui débutaient insidieusement à parcourir son pays. 

Sobrement mis en espace, les clichés se répondent : aux regards presque enfantins d’hommes contemplant une miss bikini sous le soleil de Floride font face les yeux résignés d’une famille de Virginie posant à côté d’un pick-up chargé de toutes leurs possessions. Sur un autre cliché, les derniers hippies se lovent encore dans un imaginaire de paix et d’amour, lascivement allongés dans l’herbe tandis que sur le mur jouxtant, trois Indiens navajos assis, inquiets, scrutent l’horizon Arizonienne attaquée par les banlieues tentaculaires. 


Interstate 79, Bridgeport, West Virginia, March 1983, Courtesy de l’artiste et Xippas Paris

Prendre le pouls

La photographie de Joel Sternfeld s’est développée dans le sillon de la tradition documentaire américaine de Robert Adams et de Robert Frank, explorant des enjeux sociaux et politiques, tout en faisant preuve de poésie et d’ironie. C’est ainsi que American Prospects s’est imposée comme une série incontournable de l’histoire de l’art photographique en dépeignant pour la première fois l’immensité des espaces américains peu à peu grignotés et abîmés par le « progrès ». Cette série a contribué à la naissance d’une nouvelle génération de photographes contemporains, faisant de lui l’un des artistes les plus influents de sa génération.

Né à la fin de la Seconde Guerre mondiale à New York, Joel Sternfeld grandit dans les décennies d’apogée de la société de consommation. Observateur scrupuleux des évolutions sociétales de son pays, sa photographie prend le pouls d’une Amérique contradictoire, entre rêve américain et désenchantement annoncé.


Bikini contest, Fort Lauderdale, Florida, March 1983, Courtesy de l’artiste et Xippas Paris

Prendre de la hauteur

Dans la lignée de Walker Evans, figure d’un véritable père pour lui, Joel Sternfeld perpétue le développement de la photographie couleur américaine naturaliste. Dans son objectif, l’Amérique des années 70 finissantes oscille entre paradis artificiels et régressifs et rudes réalités. 

« J’ai choisi ce titre, car le mot « prospect » a plusieurs sens en anglais : c’est d’abord une « vue ». En Nouvelle-Angleterre, quand on construisait une nouvelle ferme, on s’arrangeait pour que la femme du fermier ait une belle vue depuis la cuisine (sympathique pour les dames, n’est-ce pas ?). « Prospect » veut aussi dire « vue en hauteur, perspective », ce qui allait très bien avec ma méthode de travail. Mais cela signifie aussi recherche, espoir, futur, comme quand on cherche de l’or, on espère trouver quelque chose… » explique l’artiste.

Quarante ans après ces premières prises de vue, dans un contexte mondial d’incertitudes climatiques et politiques, les questions que soulèvent ces photographies semblent plus urgentes que jamais et donnent un sens accru au titre de cette exposition.


Jungle Gym, Wetn’Wild Aquatic Theme Park, Orlando, Florida, September 1980, Courtesy de l’artiste et Xippas Paris

Earl Garvey Realtor, The Mojave Desert, California, July 1979, Courtesy de l’artiste et Xippas Paris

Par Lise Olsina

Joel Sternfeld, American Prospects Now

Du 12 octobre au 21 décembre 2019

Galerie Xippas, 108 rue Vieille du Temple, 75003, Paris, France

Ne manquez pas les dernières actualités photographiques, inscrivez-vous à la newsletter Blind.