Oeil de bitume
Le Musée des beaux-arts du Canada nous embarque dans une traversée photographique où la rue se révèle scène intime, et chaque trottoir, le théâtre d’un drame muet.
Par Guénola Pellen
Puisée dans la collection du musée, « Regards sur la ville » se déploie en trois volets. Le premier explore la ville comme mouvement et théâtre. Ming Smith y ancre deux femmes en bibis à volants dans le New York de 1976, droites et imperturbables devant l’enseigne Regal Shoes. Leur calme obstiné tranche avec le tumulte qu’on devine hors champ.
Fred Herzog saisit ce tumulte de front. En 1968, un homme au bras bandé et au menton ensanglanté recouvert d’un pansement hèle un taxi, cigarette aux doigts, dans une rue où abondent les néons. Derrière lui, une femme au chapeau attend, gantée, impassible. Toute la vitalité désordonnée de la rue tient dans ce contraste.
Le volet consacré à la ville comme collectivité dévoile des liens plus intimes. Leon Levinstein, vers 1970, surprend un père penché sur son enfant, tétine aux lèvres, dans une étreinte si serrée que la rue entière s’efface. Le grain épais de la gélatine argentique accentue cette proximité presque tactile.
James Van Der Zee clôt le parcours en majesté. West 127th Street, 1932 : un couple en manteaux de raton laveur pose devant sa Cadillac, dos tourné à Harlem. L’image incarne le troisième axe de l’exposition — la ville comme idée — où la rue devient le décor d’une affirmation construite, délibérée.
Vers 1965, Kwame Brathwaite photographie Deedee dans un cabriolet rosé, cernée par une grappe d’enfants et de visages radieux lors du Garvey Day, à Harlem. L’image donne le ton de l’exposition : la ville n’est pas seulement traversée, elle est habitée, célébrée, revendiquée par ceux qui la font vibrer.
« Regards sur la ville » est à voir au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, jusqu’au 15 mars 2026.