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Portraits de sorcières dans l’Amérique d’aujourd’hui

Portraits de sorcières dans l’Amérique d’aujourd’hui

Dans son nouveau livre, Major Arcana, Frances F. Denny présente une série de portraits réalisés dans l’environnement familier de ses sujets, et un ensemble de témoignages de celles et ceux qui pratiquent la sorcellerie sous toutes ses formes.
© Frances F. Denny, “Wolf (Brooklyn, NY), » Avec l’autorisation de ClampArt, New York City

En 1620, lorsque les Dissidents anglais, protestants puritains, débarquent à Plymouth Rock, dans le nord de l’Amérique, des nuées semblent s’amasser au-dessus de ces terres vierges, laissant présager le pire. En 1692, leur extrémisme ne connaît plus de bornes, et l’hystérie de masse s’empare de la ville Salem (Massachusetts) et de ses environs. Les procès pour sorcellerie se propagent à la vitesse de l’éclair, avec plus de 200 femmes et hommes accusés de commerce avec le Diable. Vu qu’il n’y a pas de séparation de l’Eglise et de l’Etat, les colons instituent des tribunaux pour emprisonner, juger et exécuter des innocents. Au total, trente sont reconnus coupables, dix-neuf sont pendus, et au moins cinq meurent sous la torture. C’est loin d’être la dernière fois qu’un gouvernement fera preuve d’obscurantisme.

En 2012, la photographe américaine Frances F. Denny fait une découverte surprenante : elle est non seulement la descendante du président de tribunal Samuel Sewall, qui s’est illustré dans les tristement célèbres procès de Salem, mais elle a également une autre ancêtre, Mary Bliss Parsons, accusée de sorcellerie et reconnue innocente en 1674. 

© Frances F. Denny, “Karen (Brooklyn, NY), » Avec l’autorisation de ClampArt, New York City

« Dieu merci, je ne suis pas née il y a 400 ans, car j’aurais été très certainement brûlée sur le bûcher », dit Frances F. Denny. Son dernier livre Major Arcana: Portraits of Witches in America (éd. Andrews McMeel), est une série de portraits captivants et de témoignages de celles et ceux qui pratiquent la sorcellerie de nos jours aux Etats-Unis. « Être une descendante à la fois de l’oppresseur et de l’opprimé n’est pas facile à accepter, mais cela me semble une bonne chose, car j’appartiens à une longue lignée de Blancs privilégiés. Cette coïncidence m’apparaît comme une manière honnête d’approfondir quelque chose qui me met mal à l’aise. »

 Un panorama des sorcières d’aujourd’hui

« Il est commode de concevoir la sorcière comme un archétype mystérieux, difficile à cerner et inspirant la peur de par son pouvoir ineffable », écrit Frances F. Denny . Comprenant que sa conception de la « sorcière » reposait sur la culture populaire, la superstition et les traditions plutôt que sur la vérité, elle s’est alors lancée dans une odyssée de quatre ans à travers les États-Unis pour explorer la complexité de la sorcellerie, vue par ceux qui la connaissent le mieux. 

© Frances F. Denny, “Meredith (Moretown, VT), » Avec l’autorisation de ClampArt, New York City
© Frances F. Denny, “Brita (Brooklyn, NY), » Avec l’autorisation de ClampArt, New York City

Bien qu’elle soit traditionnellement une femme, la sorcière peut aussi être de sexe masculin, trans ou non binaire. Son histoire a longtemps été liée à un assujettissement du sexe féminin et de la terre elle-même, en raison d’une peur originelle de la puissance de la nature qu’éprouvaient ceux qui se considéraient à tort comme « civilisés ». Au cours de ses voyages, Frances F. Denny a séjourné auprès de grandes prêtresses wiccanes, de pratiquants du Vaudou et de la Santeria, de Néo-païens, de sorcières herboristes, d’occultistes, de mystiques, de spirites, d’artistes, de militants, de lecteurs de tarot et d’astrologues, entre autres personnes étiquetées comme sorcières. « Je suis toutes les femmes », dit la célèbre chanson de Whitney Houston : de même, la sorcière est une multitude.

« On ne peut donner une définition de la sorcière », explique Frances F. Denny. « Cependant, ce qui caractérise nombre d’entre elles est une connexion quasi universelle avec la terre. Nous, peuples modernes, n’avons pas cette expérience de la terre qu’avaient nos ancêtres. Nous sommes vraiment déconnectés du monde naturel : nous tentons souvent de le contrôler, à moins qu’il ne nous gêne. Les pratiques de sorcellerie consistent souvent à entrer en harmonie avec la nature et avec nos cycles biologiques, afin que cette harmonie nous apporte guérison et répit. »

© Frances F. Denny, “Deborah (Nyack, NY), » Avec l’autorisation de ClampArt, New York City

Photographier l’invisible

Jugeant intrusif de photographier les activités des sorcières, Frances F. Denny a choisi de réaliser une série de portraits dans l’environnement familier de ses sujets, révélant ainsi leur humanité. Dans ces décors, les sorcières sont parées d’une beauté d’un autre monde qui transcende la chair. Parce qu’il regroupe des gens de tous les âges, sexes, races et ethnies, Major Arcana est un projet authentiquement américain, célébrant le Premier amendement de sa Constitution et les droits qu’il garantit : liberté de pratiquer sa religion, de se réunir, protester, liberté d’expression et de la presse.

Comme le dit Sallie Ann Glassman, prêtresse vaudou (la plus controversée, peut-être, et la plus redoutée de toutes les pratiques occidentales de sorcellerie) : « La résistance et la redistribution du pouvoir sont des thèmes inhérents à l’acte d’accéder au monde physique et d’y inviter des puissances invisibles. Les esclaves ont connu cela : si leurs corps étaient en enfer, la force vitale visitait, malgré tout, ceux qui avaient des yeux pour voir l’Invisible. »

© Frances F. Denny, “Sallie Ann (New Orleans, LA), » Avec l’autorisation de ClampArt, New York City

Sur son portrait, Sallie Ann Glassman est vêtue de blanc, avec un simple foulard et une longue robe évoquant une apparition. Debout dans un jardin fleuri, elle regarde directement l’objectif, défiant paisiblement les ignorants. Elle est douée d’une force intérieure, d’un savoir qui transcende les mots, à l’exemple des autres personnages que l’on découvre au fil des pages.

« Je désirais montrer leur humanité et leur dignité, tout en laissant transparaître ce pouvoir ineffable que l’on ne peut pas vraiment saisir », raconte Frances F. Denny. « Ce qui m’intéresse, c’est que quelque chose puisse trouver écho en nous, alors même que c’est indéfinissable. Comment transcrire cela sans aller trop loin dans la révélation ni fournir d’explications, sans remplir ni gommer un espace d’incertitude qu’il est si important de conserver? »

© Frances F. Denny, “Dia (New York, NY), » Avec l’autorisation de ClampArt, New York City

Redécouvrir une source ancienne d’énergie et de guérison

« Je ne me suis jamais considérée comme une sorcière », dit Karen Rose, herboriste qui élabore des remèdes adaptés à chaque individu et qui figure dans la série de portrait. « Je suis la descendante de guérisseurs. La petite-fille de personnes qui pratiquaient la médecine traditionnelle. Mon grand-père et ma grand-mère m’ont transmis leur connaissance de l’esprit, des plantes et des techniques de guérison. Ils ne disaient pas : je suis ceci ou cela. Je me rends compte, à présent, que l’on pourrait m’appeler sorcière parce que j’ai un savoir des choses intangibles, pas toujours visibles. Ça ne me dérange pas. Les sorcières d’Afrique ont un grand pouvoir, et contribuent vraiment au changement. J’aime ça. »

L’un des fils conducteurs du livre Major Arcana est de suivre le quotidien des autochtones avant l’invasion des impérialistes, dont les promesses de « progrès » ont conduit le monde au bord de la catastrophe environnementale. « J’espère que ce livre donnera aux lecteurs un sentiment de pouvoir, dans ces heures où nous nous sentons tous incroyablement impuissants », dit Frances F. Denny. « Avec ce virus (COVID-19) qui s’est abattu sur le monde et nous enferme chez nous, nous avons perdu l’espoir, et nous avons besoin d’une source d’énergie. Je crois que la sorcellerie consiste à la trouver en soi-même. On ne devient pas sorcière de telle ou telle manière. C’est le sort qui décide. »

Couverture: © Frances F. Denny, “Pam (Brooklyn, NY), » Avec l’autorisation de ClampArt, New York City

Par Miss Rosen

Miss Rosen est auteur. Basée à New York, elle écrit à propos de l’art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines et sur des sites Web, notamment Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice.



Major Arcana: Portraits of Witches in America
Par Frances F. Denny
Avant-propos de Pam Grossman
Éd. Andrews McMeel
$24.99

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