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Quand les photographes transforment la réalité

Quand les photographes transforment la réalité

A grand renfort d’editing ou en optant pour des cadrages particuliers, certains photographes arrivent à nous faire douter du réel, créant des univers à la frontière de la science-fiction et de l’étrange. Immersion dans trois mondes alternatifs.

« Pendant des années, j’ai souffert d’une extrême anxiété et de pensées intrusives, une noirceur en moi qu’il fallait que j’exprime », analyse le jeune photographe d’architecture Tom Blachford, remarqué pour ses mystérieux clichés de villas californiennes au clair de lune. Cette belle « noirceur », il l’exprime particulièrement à Tokyo, où, photographiant les architectures emblématiques de la ville, il nous fait basculer dans un univers divinement néo-noir.

Dans des contextes d’apparence réaliste, des éléments inattendus peuvent immédiatement créer des réalités alternatives. Des néons dans la nuit, des corps un peu trop raides dans l’espace public, ou de savants jeux de couleurs peuvent suffir à opérer un étrange décalage, une bifurcation vers la science-fiction ou la fantasy, deux genres de plus en plus en vogue dans la pop culture.

Qu’ils soient amateurs de sci-fi ou esthètes de la nature, les trois photographes suivants que Blind a sélectionnés pratiquent une distorsion du réel, et nous amènent subtilement dans des mondes où notre imaginaire prend le dessus.

Tom Blachford, le néo-noir comme signature

Ariake Sports © Tom Blachford

Loup solitaire dans la nuit à Palm Beach comme à Tokyo, le photographe Tom Blachford documente les étonnants édifices de la capitale japonaise dans sa série « Nihon Noir ». Ici, le jeune australien spécialisé dans la photo d’architecture et de design, signe ses clichés d’une lumière bleue teintée de néons. Une atmosphère cyberpunk et fantasmée où le silence et l’absence de silhouettes inquiètent ou fascinent.

Influencé par les films de « genre néo-noir (…) et la palette de Nicholas Winding-Refn », à qui l’on doit notamment le film Drive, le photographe s’arrête sur des icônes de l’architecture, comme la Nagakin Tower et ses habitations capsules. Ou encore l’imposant siège de la Fuji TV, avec ses couloirs aériens et son globe monumental en titane. Mais aussi des ruelles sombres, éclairées seulement par des enseignes ou de mystérieuses lumières roses émanant de minuscules restaurants. « J’aime les mondes fantastiques de la SF (…) Blade runner en est l’exemple remarquable. Ce film a totalement changé la manière dont je vois l’environnement bâti, que j’explore depuis des années », confie le photographe.

Shakaden Calling © Tom Blachford
Fuji Mechano © Tom Blachford

Il raconte ainsi l’histoire derrière son cliché de la Nakagin Tower « J’y suis allé lors de ma première nuit à Tokyo, mais ne pouvant trouver aucun angle satisfaisant depuis la rue, j’étais frustré ». Après avoir essayé de photographier le bâtiment emblématique depuis différents ponts et autres tours d’éclairage, il se résout à aborder des hommes travaillant sur un chantier voisin avec une grue. « En utilisant Google Translate et un certain nombre de gestes de supplication, je les ai convaincus à 2h du matin d’arrêter leurs travaux, déplacer leur grue et me soulever à 20 mètres au-dessus du sol pour capturer un angle unique ».

Mischelle Moy, les mondes merveilleux

© Mischelle Moy

« Je m’inspire de la photographie infrarouge, et j’utilise différentes méthodes pour créer le sentiment de regarder quelque chose différemment », explique la photographe américaine Mischelle Moy, créatrice d’images à la palette vibrante, voire psychédélique.

Pour construire ces lieux oniriques et luxuriants, la jeune femme basée à Brooklyn, utilise des photographies issues de ses road-trips à travers les États-Unis. « La plupart de ces photos (…) proviennent de randonnées en Arizona, Californie, Hawaii et New York », admet-elle, fascinée par la nature et particulièrement par le soleil.

© Mischelle Moy
© Mischelle Moy

« Quand la lumière dorée apparaît 5 minutes avant le coucher du soleil, elle illumine tout de rose et de jaune, et dès qu’elle disparaît, tout devient pourpre et bleu. La palette du coucher du soleil inspire énormément mon travail, car elle évoque une certaine émotion (…) », analyse-t-elle.

Avec la pandémie, Mischelle Moy change de stratégie pour remettre en question son regard et sa technique, et troque ses clichés contre des photos prises par d’autres, souvent des intérieurs, comme cette fenêtre donnant sur un paysage. « C’est comme un mémo subtil pour rester à l’intérieur, mais toujours avec ce sentiment irréel – certaines personnes ont dit que ça leur faisait penser à Lovecraft Country (une excellente série sci-fi), mais ce n’était pas mon intention, et j’aime que d’autres soient en mesure de voir autre chose dans mon travail. »

 Wei Chang, des corps dans les coulisses de l’urbanité

© Wei Chang

Des paysages urbains de la photographe et réalisatrice taïwanaise Wei Chang s’échappe une subtile étrangeté. Est-ce à cause de ces corps tendus de jeunes filles, k-way bien serrés auréolant leur visage au regard lointain ? De ces lieux humides et vides, voire désaffectés, superpositions de lignes droites et de carreaux ? Où la végétation ne reprend pas tout à fait ses droits et où le ciel est absent.

Une atmosphère troublante, dans laquelle le réel semble prêt à basculer vers quelque chose d’autre. On peut y voir une dystopie, ou le début d’un film de science-fiction. Pour la série « Portraits in Space », la photographe a choisi des endroits qui lui faisaient penser « aux coulisses de la ville », shootés à la lumière naturelle. Elle aime photographier des danseurs « mon travail repose énormément sur [leur] performance. Je leur demande de ressentir l’espace, et jouer avec les bâtiments », éclaire-t-elle.

© Wei Chang
© Wei Chang

Son prochain projet la mènera en Allemagne, photographier la mémoire collective de l’ancienne RDA, « des bals, dancings, clubs de vacances et autres espaces de loisirs de l’ère soviètique ». Des architectures oubliées, qu’elle arpentera toujours avec des danseurs. Une exploration de la relation entre le corps et l’espace, qui devrait à nouveau nourrir notre imaginaire.


Par Charlotte Jean

Charlotte Jean est journaliste et auteure. Ancienne collaboratrice de Beaux Arts Magazine et fondatrice de Darwin Nutrition, elle est diplômée de l’Ecole du Louvre et spécialisée en art contemporain.

Pour plus d’informations sur leur travaux, visitez leurs sites :

– Tom Blachford

– Mischelle Moy 

– Wei Chang

Star Twins © Tom Blachford
The Street © Tom Blachford
© Mischelle Moy

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