Des silhouettes de cavaliers émergent du blizzard, à contre-jour, la crinière des chevaux fouettant la peau burinée de leurs visages par – 20 degrés. Le noir et blanc granuleux des images de Simon Vansteenwinckel, avec ses contrastes d’argent, transfigure ces hommes en demi-dieux dans l’immensité des plaines du Dakota.
Consacré aux grandes chevauchées commémoratives des Lakotas — le peuple de la nation Sioux —, son essai documentaire publié aux éditions lamaindonne, a été doublement récompensé du prix Nadar « Gens d’images » 2025, la plus ancienne récompense française dédiée au livre de photographie, ainsi que du Prix International La Cense de la Photographie de Cheval, décerné sous la présidence de Viggo Mortensen. Après avoir été présentée à la galerie Polka à Paris, la série est désormais visible à Bruxelles.
Dead Man en selle
Le titre porte la symbolique du seuil. Dans la culture lakota, les ombres représentent les esprits ; le pays des ombres, c’est le lieu où vont les morts. Simon Vansteenwinckel conçoit ce titre comme un hommage aux victimes, mais aussi à toute l’histoire de leur peuple. Deux épigraphes ouvrent le livre, l’une de l’écrivaine américaine Toni Morrison — « Tu le sais aussi bien que moi, les gens qui ont une mauvaise mort ne restent pas dans la terre » —, l’autre du poète James Welch — « Comme des ombres sur la terre. » Deux balises littéraires qui ancrent le projet dans le territoire de la mémoire inapaisée.
L’histoire est connue, mais sa brutalité ne s’émousse pas. Le 29 décembre 1890, à Wounded Knee, l’armée américaine massacre trois cents membres de la tribu Lakota, principalement des femmes et des enfants, ainsi que leur chef Big Foot. Depuis 1986, chaque mois de décembre, des cavaliers retracent le trajet de cette fuite originelle : 450 kilomètres en quinze jours, sous des températures pouvant descendre jusqu’à moins vingt degrés, à travers les étendues du Dakota du Nord et du Dakota du Sud.
Cette chevauchée, nommée « Omaka Tokatakiya » (« Future Generations Ride »), n’est pas un pèlerinage passéiste. C’est un rituel de transmission. « Pendant ces deux semaines, les anciens s’occupent des jeunes, les sortent de leur quotidien, leur apprennent à monter à cheval, à être bienveillants envers eux, mais leur font également côtoyer l’âme et l’histoire de leur nation. » Comme ils disent, ce n’est pas une promenade mais une chevauchée spirituelle.
Dans les pas de Guy Le Querrec
Né à Bruxelles en 1978, Simon Vansteenwinckel, photographe, graphiste et professeur à l’ESA Saint-Luc, a découvert les chevauchées lakotas à travers le travail de Guy Le Querrec, membre de l’agence Magnum, auteur au début des années 1990 de Sur la piste de Big Foot. Avant de pénétrer à son tour dans les réserves amérindiennes, il a dû s’armer de patience.
Les Lakotas sont une communauté méfiante, échaudée par des décennies de reportages réduisant leur existence à la misère, à la pauvreté, à l’alcoolisme. Ils ne souhaitent plus être représentés par ce prisme. C’est finalement Natosha Luger, de la réserve de Standing Rock, qui lui ouvre la porte après de longs échanges. Sans elle, admet-il, le projet n’aurait jamais vu le jour.
L’artiste travaille exclusivement en film argentique, avec un boîtier Holga 120, rudimentaire, qui accentue le grain, les zones d’ombre et le flou organique. Ce choix n’est pas ornemental : il interprète le réel, le déplace vers un registre où l’intime et l’épique fusionnent. Mais Simon Vansteenwinckel en connaît les limites.
Le noir et blanc, appliqué à un tel sujet, peut verser dans l’imagerie romantique, reconduire les stéréotypes que l’Europe projette depuis des siècles sur les peuples autochtones. C’est pourquoi l’ouvrage est accompagné de textes qui rappellent la situation politique et sociale des Lakotas, ancrant la beauté dans une réalité que la seule esthétique risquerait d’occulter.
Car la violence sourd de partout. L’espérance de vie des hommes dans les réserves n’excède guère 45 ans. La moitié de la population souffre de diabète. Le chômage est endémique. En 2025, certaines familles n’avaient toujours ni sanitaires ni accès à l’eau courante, au sein de l’une des plus grandes puissances mondiales. Et c’est exactement ce que les médias internationaux montrent habituellement des réserves : une caricature de la pauvreté.
Le photographe dépasse cette litanie du malheur pour saisir ce que personne ne montre : la verticalité d’un peuple qui refuse l’effacement. Car, écrit-il, « leur pouvoir de résilience est immense, la puissance de leur spiritualité intacte, et leur fierté invaincue ; un peuple qui a subi les pires abominations de l’histoire mais qui continue à vivre et aller de l’avant, solidaire et fort. »
Dans ses images, le cheval occupe une place souveraine. Introduit chez les Lakotas au 17e siècle, il a révolutionné la chasse, redéfini l’art de la guerre, puis est devenu un être spirituel, un pont entre les vivants et les disparus. Les images saisissent cette alliance charnelle de corps ployés dans la tempête, les naseaux fumants des chevaux dans l’air glacé, les silhouettes équestres qui émergent du néant blanc que forme le désert, tels des centaures fantômes surgis du passé.
Aux Ombres n’est pas un beau livre de plus sur une cause lointaine. C’est un objet moral. Une partie des droits d’auteur est reversée directement aux familles lakotas pour financer les prochaines chevauchées. L’hiver prochain, souvenez-vous que quelque part dans les plaines du Dakota, au milieu de la tempête, fiers et déterminés, des hommes continuent de chevaucher pour ressusciter leurs morts.
L’exposition « Aux Ombres » de Simon Vansteenwinckel est à voir du 27 mars au 24 mai 2026 à la galerie L’Enfant Sauvage à Bruxelles. Vernissage le 26 mars à 18h.
Le livre Aux Ombres est publié aux éditions lamaindonne et disponible à 46 €.