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L’Égypte noire célébrée en images

Le nouveau livre de Chester Higgins Jr., Sacred Nile, explore le rôle intemporel de la foi quand elle relie passé et présent.
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Imam. Grotte sacrée de Sof Omar. Monts Balé, Éthiopie, 2010 © Chester Higgins
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Matin brumeux à la source du lac Tana et du fleuve Nil Bleu. Bahir Dar, Éthiopie, 2007 © Chester Higgins

Au milieu des années 1950, le photographe Chester Higgins Jr, alors qu’il est âgé de neuf ans, est réveillé par une fréquence vibrant dans sa tête tandis qu’il dort dans la maison de son enfance à New Brockton, en Alabama. Il est environ 3 heures du matin lorsque, ouvrant les yeux, il voit sur le mur une lumière blanche circulaire s’ouvrant comme une pupille. Dans la lumière, un homme africain vêtu d’un costume traditionnel apparaît, les yeux fermés et la main levée en signe de paix.

Ignorant qu’il s’agit là d’un événement inhabituel, Higgins continue de regarder la silhouette ouvrir les yeux et commencer à se déplacer vers lui. Soudain, elle l’interpelle, tirant Higgins de sa rêverie. « Éloigne-toi de moi ! », crie alors le jeune garçon, effrayé.

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Nubie, Nécropole royale du nord, période méroïtique (300 av. J.-C. à 350 av. J.-C.). Méroé, Soudan, 2007 © Chester Higgins

Les parents et grands-parents de Higgins se précipitent dans sa chambre. La silhouette a disparu dans le mur. Alors que sa mère le tient contre elle, Higgins sent qu’il lévite et peut voir toute la scène d’en haut. Elle continue à lui frotter la main, et Higgins se sent revenir dans son corps. Il raconte à sa famille ce qui vient de se passer. Personne ne sait ce qu’il faut en penser, sauf son grand-père, un pasteur.

À l’époque, les grands-parents de Chester Higgins vivent dans la maison familiale parce que le Ku Klux Klan a brûlé leur foyer après que son grand-père ait payé les taxes pour que d’autres Noirs de la communauté puissent voter. « Mon grand-père a déclaré qu’il s’agissait d’une apparition et d’un appel aux Écritures », se souvient Higgins. « Le lendemain, il m’a donné sa Bible avant de partir au travail. Je me suis plongé dans les Saintes Écritures comme un poisson dans l’eau, et neuf mois plus tard, je faisais mon premier sermon. »

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Prêtre de l’église de Naakute Laab lisant une Bible en vélin dans l’entrée de l’église, près de Lalibela, Éthiopie, 2010 © Chester Higgins

En septembre 1957, peu avant son dixième anniversaire, Higgins reçoit sa licence de prêtre et commence à prêcher dans les églises locales. « La visitation m’a fait réaliser qu’il existe une réalité parallèle à ce que nous voyons, le physique et le spirituel qui existent en même temps », raconte t-il. « J’ai toujours su que ce que je voyais était une moitié de la réalité spirituelle qui se trouve derrière. Lorsque j’ai commencé la photographie vingt ans plus tard, je me suis fixé de rechercher ce que j’appelle la signature de l’esprit, car je sais qu’elle est là. »

L’appel de la photographie

Tout en étudiant au Tuskegee Institute à la fin des années 1960, Chester Higgins Jr. travaille également comme directeur commercial du Campus Digest, le journal des étudiants, et vend des publicités aux entreprises locales. En visitant le studio de P.H. Polk, le photographe de l’université, Higgins tombe sur des portraits de fermiers réalisés pendant la Grande Dépression qui lui rappellent les gens de chez lui. Polk lui explique qu’il a vécu dans une rue où passaient les agriculteurs le jour du marché, et que de temps en temps, il remarquait l’un d’eux, qu’il considérait comme « un personnage exceptionnel ». Polk sortait en courant de chez lui et lui faisait une offre qu’il ne pouvait pas refuser: si cette personne était prête à passer 15-20 minutes dans son studio, Polk faisait son portrait et le payait 5 dollars (110 dollars aujourd’hui).

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Kemet, la pyramide courbée du roi Snéfrou, 4e dynastie, vieille de 4 700 ans. Dashur, Égypte, 2010 © Chester Higgins

Chester Higgins se souvient : « Polk était un homme qu’on ne pouvait qu’aimer à cause de sa fidélité à sa mission, de son amour pour son peuple, de son engagement à utiliser la photo pour montrer les choses que les médias racistes refusaient de reconnaître : la décence, la dignité et la vertu. Ce sont ces trois choses que les ennemis de notre peuple ne pourront jamais voir. »

Séduit, Higgins économise pour s’acheter un appareil photo et se met rapidement au travail, réalisant des portraits de professeurs d’université pour 10 dollars (80 dollars aujourd’hui). De là, il passe à la photographie du Mouvement des droits civiques en 1968, documentant les manifestations contre le gouverneur de l’Alabama et ségrégationniste acharné, George Wallace. « Ce que j’ai trouvé choquant, c’est que le lendemain, dans le journal, ou le soir même à la télévision, on nous présentait non comme des citoyens adressant une pétition au gouvernement, mais comme des voyous, des incendiaires et des violeurs potentiels. Je suis à l’intérieur de la manifestation et je sais que ce n’est pas ce que nous sommes », explique t-il. 

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Kemet, lever du soleil. Le Grand Temple du roi Ramsès II, vieux de 3 245 ans, 19e dynastie, Abu Simbel, Égypte, 2007 © Chester Higgins

« Le fait de voir a sa propre linguistique. Tout le monde voit, mais ne voit pas clairement. C’est ainsi que nous survivons. L’œil nous protège et nous dit ce qu’il y a devant nous et notre réalité. Mais c’est différent de la capacité à analyser les informations et de comprendre le dessous des choses. »

L’appel de l’Égypte

Après avoir obtenu son diplôme en 1970, Chester Higgins Jr. s’installe à New York pour exercer son métier de photographe, en rejoignant l’équipe du New York Times en 1975. En septembre 1973, il participe à un voyage de presse de 10 jours en Égypte afin de produire des photographies pour une brochure de voyage de TWA. Au cours de la deuxième semaine de son séjou, commence la guerre du Kippour et Higgins reste dans le pays pendant 4 semaines. De son balcon au 24e étage d’un hôtel du Caire, le photographe aperçoit les grandes pyramides. 

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Kemet, Pyramides de Gizeh, 4 500 ans, 4e dynastie. Vues de Dashur, Égypte, 2006 © Chester Higgins

Subjugué par la magnificence de ces monuments et par les histoires gravées dans la pierre, Higgins entreprend ce qui deviendra un voyage de 5 décennies dans l’âme même de l’Égypte. Il entame un cursus qui aboutit à un livre extraordinaire, Sacred Nile (March Forth), coécrit avec Betsy Kissam – une chronique de l’Égypte noire qui explore les anciennes racines spirituelles de l’Afrique et ses liens avec la religion occidentale, qui constituent le fondement de l’expérience afro-américaine. Au cours d’un demi-siècle, Higgins effectuera près de 50 voyages en Afrique, dont 20 en Égypte, approfondissant ainsi sa compréhension des liens qui existent indépendamment du cadre occidental. 

Utilisant la photographie pour explorer la relation entre les mondes spirituel et physique afin de libérer l’image des contraintes du temps, Sacred Nile est un voyage envoûtant entre passé et présent. « Je suis allé en Éthiopie et j’ai été frappé par l’ancienneté de ce peuple et de ses religions. Avec le temps, j’ai commencé à réaliser qu’ils se trouvent sur le Nil Bleu. Il s’agit de la culture propre au Nil », explique Higgins à propos de ce fleuve puissant qui traverse 11 pays du continent africain. 

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«À la fin des pluies de trois mois, les adorateurs de Waaqa, la divinité suprême du peuple oromo, se réunissent autour de l’Oda (sycomore sacré), à côté du lac de cratère sacré Hora Arsedi. Erecha, la célébration annuelle du renouveau». Bishoftu, Éthiopie, 2002 © Chester Higgins
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Pèlerins afro-américains dansant en l’honneur d’anciens esprits. Lac Nasser, Égypte, 2006 © Chester Higgins

« Les Égyptiens avaient foi en la nature, tout comme les Soudanais et les Nubiens. Ce qui nous est commun, c’est la lumière du soleil, la nuit, l’eau, etc. Toute la nature est spirituelle et nous en faisons partie. L’Égyptien appelle cela Dieu. Chacun de nous fait partie de la source divine. »  

L’appel de la vérité

Au milieu du XIVe siècle avant J.-C., Akhenaton, pharaon d’Égypte, proclame qu’il n’y a qu’un seul dieu – un acte si révolutionnaire qu’il s’impose comme le tout premier acte individuel de l’histoire. Il déplace la capitale de l’empire de Louxor à Armana, une ville qu’il a fait construire en l’honneur d’Aton, le dieu représenté par l’image abstraite d’un disque solaire.

Même si Akhenaton a été une figure centrale de l’histoire, sa lignée n’a pas été capable de maintenir sa vision, entraînant la fin de la 18e dynastie et de son effort pour faire progresser le monothéisme. Pendant des millénaires, son héritage a été en grande partie effacé – pour ne réapparaître qu’au début du XXe siècle, lorsque les tombes de sa seconde épouse, Néfertiti, et de son fils, Toutankhamon, ont été mises au jour. Le monde s’est passionné pour ces splendeurs de l’Égypte ancienne, mais le fait que la famille vienne d’Afrique Noire a été largement occulté.

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Kemet, le roi Toutankhamon (18e dynastie) dans son cercueil d’éternité (vers 1324). Le Grand Musée égyptien. Le Caire, Égypte, 2010 © Chester Higgins
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Avant l’aube. Bete Giyorgis (église de Saint-Georges) du 13e siècle. Lalibela, Éthiopie, 2008 © Chester Higgins

Les spécialistes occidentaux ont longtemps considéré l’Égypte comme un pays du Moyen-Orient – et non comme un pays africain – et l’ont établie comme le fondement sur lequel la société grecque classique s’est construite. « En grandissant dans une Amérique raciste, on se rend très vite compte que la recherche blanche sur l’Afrique est quelque peu négligée. Elle est accompagnée d’un avertissement selon lequel l’histoire africaine a commencé avec la colonisation et l’esclavage, mais ce n’est pas le cas », explique Chester Higgins Jr. 

« Ces Occidentaux ont inventé l’égyptologie pour la déconnecter de ses origines : la culture africaine. Mais ceux qui ont décidé que l’Afrique allait être asservie ne pouvaient pas avoir deux histoires différentes, donc l’Afrique devait être le continent qui n’a rien fait. Pour réaliser Sacred Nile, j’ai effectué des recherches élémentaires et assemblé le tout, non pour être réactionnaire mais afin de raconter l’histoire que personne d’autre n’a été capable de raconter. »

Sacred Nile est publié par March Forth, 40 $.

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Tis Esat (Eau qui fume), chutes Blue NIle, 6 035 pieds au-dessus du niveau de la mer. Bahir Dar, Éthiopie, 2002 © Chester Higgins

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