Blind Magazine : photography at first sight
Photography at first sight
Rechercher
Fermer ce champ de recherche.
Tom Wood, Irlande art

Tom Wood, Irlande art

Bien plus qu’une suite de paysages, Irish Work est un voyage intérieur, où l’auteur, sans effet de style, se ressource dans son pays natal.
« Aussi loin que l’est est de l’ouest, aussi loin qu’il a éloigné de nous nos transgressions » Psaumes sur Croag Patrick. Comme prévu, rencontre avec Chris Killip au sommet, 2003 © Tom Wood

Bien connu des photophiles français grâce à ses expositions à Guingamp (2012) et à Paris, au Centre Culturel Irlandais (2015), Tom Wood revient en force dans l’actualité avec un ouvrage formidable publié par RRB PhotoBooks. Son titre, Irish Work, reflète l’intention presque manuelle de ce photographe qui laisse en quelque sorte son travail en suspens, offrant à chacun·e le soin de découvrir (et de choisir) l’Irlande qui lui convient. C’est dire les multiples entrées de cette monographie dénuée de narcissisme, et se jouant du sensationnel pour mieux superposer les petits événements du quotidien. Cette liberté, si elle donne un peu le vertige, permet une approche très personnelle, tant le photographe, né le 14 janvier 1951 dans le Comté de Mayo (côte Ouest de l’Irlande), a su composer sa vie comme une mélodie humaine. 

Le vieil homme fait attention/les compagnons fidèles, 2005 © Tom Wood
Câblage, chaîne de montagnes Nephin Beg, 1986 © Tom Wood

On peut donc feuilleter Irish Work en remarquant les lupins rouges, les nids de corbeaux et les bagnoles déglinguées abandonnées dans les champs tels de futurs épouvantails. 

Ou s’émerveiller de « la douce lumière » d’une soirée à Clew Bay. 

Ou réfléchir, objectivement, à « toutes les façons de mélanger le fumier ».

Ou apprécier la cuisine compétitive d’Aggie dont les trois horloges donnent trois heures différentes, et qui montre une patience d’ange lorsqu’il s’agit de prendre soin des tombes délaissées. 

Ou s’étonner de la performance de Jane et Rebecca, les grands-tantes célibataires qui jouèrent du violon pour la Reine Victoria. 

« Je serai de retour dans 20 minutes », Scots Ground, 1979 © Tom Wood

Ou admirer Jacqueline posant avec Julia, une jument qui affichera plus tard trente-deux ans de bons et loyaux services.

Ou essayer de déchiffrer le cahier d’école de Tante Betty.

Ou risquer quelques pas en solo sur le sol rouge élimé du Gaughan’s Bar, à Ballina.

Ou saluer une dernière fois Norman et saisir sa main dans la chambre où sont nés tant d’enfants, Charlie, Tommy, Alan, Jim…

Se tenir droit sur Gráinne, (La vache la plus calme de Mayo, traite pour la maison. Cette vache charolaise a eu 17 veaux et a vécu jusqu’à 21 ans. En bas du Shraigh), 1975
© Tom Wood
Marche vers les Chambres Vertes, Kilshannig, 1987 © Tom Wood

On peut ne rien voir de ces hasards familiaux, peut-être amicaux, à peine décrits dans les légendes des photographies, et juste regarder Irish Work comme un long et lent voyage en terre irlandaise, entre 1970 et 2019 (il y a de rares photos vintage). Cinq décennies, pendant lesquelles il utilise 22 appareils-photos (liste complète à la fin du livre), des pellicules en noir et blanc, en couleur, et même la vidéo. Il immortalise sa terre natale qu’il a quittée pour l’Angleterre avec ses parents (mère catholique, père protestant). Longtemps, il a vécu à Liverpool et dans le Merseyside, il vit aujourd’hui au Pays de Galles. Loin d’être un retour au pays nimbé de nostalgie, encore moins un guide touristique (cottages vides, rivages encombrés, etc), Irish Work suit plutôt les traces d’un homme qui avance, pas après pas, sans se soucier de la chronologie, dans ses souvenirs. Un memorabilia où sont conviés les amis photographes, Chris Killip et John Davies, ou d’autres, plus anonymes : retrouvailles sur des lieux de pèlerinage (Croagh Patrick), à la fête foraine ou lors des courses de chevaux.

Irish Work est aussi un livre teinté d’humour, comme en témoigne la double page 258/259. Deux jeunes hommes se tiennent tour à tour debout sur Gráinne, une charolaise tendre et « tranquille », qui eut 17 veaux et vécut 21 ans. L’équilibre en version bovine.

Par Brigitte Ollier

Brigitte Ollier est une journaliste basée à Paris. Elle a travaillé durant plus de 30 ans au journal Libération, où elle a contribué à la renommée de la rubrique « Photographie », et elle a écrit plusieurs livres sur quelques photographes mémorables.

Irish Work, RRB PhotoBooks (édition anglaise), 280 pages, 110,95€. Avec l’intervention de Pádraig Timoney (couverture et séquences).

Pour en savoir plus sur Tom Wood et ses nombreuses publications, cliquez ici.

À lire, cette écrivaine irlandaise souveraine, Edna O’Brien, et particulièrement, Fille de la campagne/Country Girl, paru chez Sabine Wespieser éditeur.

Le spectacle itinérant, 1996 © Tom Wood
Soirée douce, lumière claire, (bateau de pêche quittant Clew Bay), 1999 © Tom Wood
Intelligence des moutons, baie de Portacloi, Ceathrú Thaidhg, 2017 © Tom Wood

Ne manquez pas les dernières actualités photographiques, inscrivez-vous à la newsletter Blind.