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Visa pour l’image sous l’ombre de l’Ukraine

Depuis 34 ans, le festival international de photojournalisme de Perpignan se fait l’écho des soubresauts du monde. L’Ukraine est forcément en première ligne de cette édition 2022 qui n’oublie pas pour autant les autres crises et s’autorise même quelques respirations.
Pendant les bombardements, les habitants s’abritent dans la cave. Marioupol, Ukraine, 12 mars 2022. © Mstyslav Chernov / Associated Press
Pendant les bombardements, les habitants s’abritent dans la cave. Marioupol, Ukraine, 12 mars 2022. © Mstyslav Chernov / Associated Press

« Où sont les journalistes bordel ?! » La phrase éclate à l’aube d’un nouveau jour en enfer à Marioupol, ville martyre ukrainienne des bords de la mer d’Azov sous les assauts russe depuis l’invasion du 24 février. Une dizaine de soldats ukrainiens viennent exfiltrer Evgeniy Maloletka et Mstyslav Chernov. Les deux photojournalistes et vidéastes ukrainiens de l’agence américaine AP (Associated Press) ont été pendant vingt jours les seuls yeux du monde posés sur l’agonie des civils piégés sous un tapis de feu. Leur travail est exposé à Visa pour l’image. 

Le festival international de photojournalisme de Perpignan (France) est marqué cette année par le retour du tragique en Europe. La 34e édition rappelle aussi les autres drames du monde qui semblent déjà si éloignés : la reprise de l’Afghanistan par les Talibans (Andrew Quilty), la descente aux enfers du Liban (Tamara Saade), la crise migratoire (Sameer Al-Doumy)… Les grands noms sont célébrés et les merveilles du monde offrent une respiration.

Des combattants talibans et près de 200 personnes se sont installés dans l’ancien siège de la police du 10e district de la capitale. Shahr-e Naw, Kaboul, août 2021. © Andrew Quilty / Agence VU’
Des combattants talibans et près de 200 personnes se sont installés dans l’ancien siège de la police du 10e district de la capitale. Shahr-e Naw, Kaboul, août 2021. © Andrew Quilty / Agence VU’
Quelques jours après l’explosion au port de Beyrouth, des manifestants en colère sont descendus dans la rue, presque un an après le début de la « révolution » du 17 octobre 2019. © Tamara Saade
Quelques jours après l’explosion au port de Beyrouth, des manifestants en colère sont descendus dans la rue, presque un an après le début de la « révolution » du 17 octobre 2019. © Tamara Saade

Les yeux témoins du conflit russo-ukrainien

« En revoyant ces photos, j’ai du mal à réaliser que j’étais vraiment là-bas. Marioupol, c’était l’enfer. » Evgeniy Maloletka est venu à Perpignan avec son ami et collègue vidéaste Mstyslav Chernov. Les deux trentenaires continuent de couvrir le conflit mais restent marqués par ce qu’ils ont vécu pendant ces vingt jours de chaos.

Forgés par la guerre qui ronge leur pays depuis des années, ils ont commencé à travailler ensemble en 2014, dans le Donbass. Il y a eu aussi l’Irak, l’Afghanistan… « Mais ici c’est forcément différent, c’est notre peuple. »

Une femme devant un camion de pompiers détruit par des tirs d’obus. Marioupol, Ukraine, 10 mars 2022 © Evgeniy Maloletka / Associated Press
Une femme devant un camion de pompiers détruit par des tirs d’obus. Marioupol, Ukraine, 10 mars 2022 © Evgeniy Maloletka / Associated Press

Les images qu’ils ont pu envoyer à leur agence depuis une ville coupée de toute communication avec l’extérieur ont fait le tour du monde. Une femme enceinte ensanglantée sur une civière, sortie de la maternité bombardée, qui perdra son enfant et succombera à ses blessures. Un bébé de 18 mois mortellement blessé, porté par ses parents anéantis. Les corps amoncelés à la hâte dans les fosses communes entre deux bombardements… « Il faut que les photos soient brutales pour que l’on comprenne la réalité de ce qu’il s’est passé », insiste Evgeniy Maloletka qui a reçu pour ce travail le prix Visa d’or news. En leur absence, l’impunité russe aurait été totale. Leurs photos ont été qualifiées de mise en scène par Moscou, ils ont été traqués. Lorsqu’il a fallu partir – leurs noms étaient inscrits sur une liste noire – et après avoir passé quinze checkpoints russes, cachés dans une voiture au milieu d’un convoi humanitaire, « le sentiment d’abandon était terrible », confient-ils. Plusieurs mois après, ils poursuivent leurs investigations sur la ville où flotte désormais au-dessus des ruines le drapeau russe.

Mstyslav Chernov veut retourner dans sa Kharkiv natale, à l’Est. Mais les images de ces vingt jours ne le lâchent pas. « Mon cerveau essaye d’oublier mais mon esprit est rempli de Marioupol. »

Un instructeur de l’Armée rouge soviétique passe les rangs en revue dans une base militaire. Le Parlement ukrainien a décidé de créer sa propre armée et a demandé à être impliqué dans toute prise de décision concernant les armes nucléaires soviétiques en Ukraine. Kiev, 29 octobre 1991 © Sergei Supinsky / EPA
Un instructeur de l’Armée rouge soviétique passe les rangs en revue dans une base militaire. Le Parlement ukrainien a décidé de créer sa propre armée et a demandé à être impliqué dans toute prise de décision concernant les armes nucléaires soviétiques en Ukraine. Kiev, 29 octobre 1991 © Sergei Supinsky / EPA
The train station in Lviv is the main hub for for refugees trying to escape the war in Ukraine. Mainly to Poland. Trains comes from all over the country and the thousands of mostly woman and children have to wait for 8, 12 and 24 hours in long queues despite the freezing cold. © Mads Nissen
La gare de Lviv est la principale plate-forme pour les réfugiés qui tentent d’échapper à la guerre en Ukraine. Principalement vers la Pologne. Les trains viennent de tout le pays et les milliers de personnes, principalement des femmes et des enfants, doivent attendre pendant 8, 12 ou 24 heures dans de longues files d’attente malgré le froid glacial. © Mads Nissen
Des personnes qui ont fui les combats à l’est déjeunent au monastère orthodoxe de la Résurrection, affilié au patriarcat de Moscou. Lviv, Ukraine, 11 mars 2022. © Lucas Barioulet pour Le Monde
Des personnes qui ont fui les combats à l’est déjeunent au monastère orthodoxe de la Résurrection, affilié au patriarcat de Moscou. Lviv, Ukraine, 11 mars 2022. © Lucas Barioulet pour Le Monde

Chaque regard à Visa sur le conflit est précieux. Comme celui du Danois Mads Nissen, récompensé par le Visa d’or de la presse quotidienne internationale. Lucas Barioulet pour Le Monde a couvert le quotidien de la guerre. Daniel Berehulak pour le New York Times témoigne de l’effroi de Boutcha. Il ne faut pas manquer non plus la chronologie ukrainienne en images de Sergei Supinsky. Depuis la couverture de l’indépendance du pays le 24 août 1991 – il a alors 35 ans – jusqu’à aujourd’hui, le photographe de l’Agence France Presse (AFP) donne de précieuses clés de compréhension aux tensions historiques entre Kiev et Moscou.

Un autre œil rare et essentiel : celui côté russe de la photojournaliste Elena Chernyshova. Magasins de marques occidentales déserts, militarisation de la société, dénonciation encouragée des actes antipatriotiques… Son témoignage photographique tire une partie du rideau noir tombé sur la Russie depuis six mois. Là où il n’est pas question de guerre, mais « d’opération spéciale ».  

Des Russes portant des drapeaux et des rubans de Saint-Georges au pied de la statue de Lénine, près du stade Loujniki de Moscou où se tenait un rassemblement patriotique le 18 mars pour marquer le huitième anniversaire de la « réunification » de la Crimée et de la Russie. © Elena Chernyshova / Panos Pictures
Des Russes portant des drapeaux et des rubans de Saint-Georges au pied de la statue de Lénine, près du stade Loujniki de Moscou où se tenait un rassemblement patriotique le 18 mars pour marquer le huitième anniversaire de la « réunification » de la Crimée et de la Russie. © Elena Chernyshova / Panos Pictures

Respirations et pas de côté 

Le festival s’autorise aussi, comme une respiration, à l’émerveillement et à l’évasion. Des étendues de l’Antarctique avec la mission de la goélette scientifique Tara, partie entre les géants de glace à la rencontre de l’infiniment petit (Maéva Bardy), à l’Alaska survolée par une communauté d’aviateurs, dont beaucoup d’aviatrices (Acacias Johnson), en passant par les profondeurs et le bestiaire fascinant du monde marin capturé par Alexis Rosenfeld, malheureusement en proie aux conséquences de l’activité humaine comme la surpêche (George Steinmetz): Visa garde aussi un oeil sur les enjeux environnementaux.

Eugene Richards, Françoise Huguier, Alain Ernoult et Goran Tomasevic ont les honneurs de belles rétrospectives. On s’amuse devant la grande comédie politique capturée par l’objectif espiègle de Jean-Claude Coutausse pour Le Monde. On s’étonne aussi – agréablement – de voir la scénographie classique du festival s’adapter à l’installation originale de l’enquête vertigineuse de Paolo Woods et d’Arnaud Robert sur la consommation folle des médocs dans le monde : Happy Pills. Un pas de côté réjouissant dans une 34e édition dense et riche.

La goélette scientifique Tara navigue en mer de Weddell pour échantillonner autour de cet iceberg d’un kilomètre carré. Il s’agit d’étudier l’impact de la fonte des glaces sur le microbiome marin. © Maéva Bardy / Fondation Tara Océan. Avec la participation du Figaro Magazine
La goélette scientifique Tara navigue en mer de Weddell pour échantillonner autour de cet iceberg d’un kilomètre carré. Il s’agit d’étudier l’impact de la fonte des glaces sur le microbiome marin. © Maéva Bardy / Fondation Tara Océan. Avec la participation du Figaro Magazine
Le brouillard hivernal est tombé sur l’aéroport, marquant la fin de la journée de travail. Leighan Falley, pilote de glacier, a recouvert les ailes de son Otter turbopropulsé. Guide de montagne durant neuf ans sur le mont Denali, elle est désormais pilote le long de la chaîne d’Alaska pour Talkeetna Air Taxi. « L’aviateur moderne n’est plus celui des années 60, 70 ou 80 qui avait des accidents à répétition. Aujourd’hui, nous connaissons mieux les risques et nous avons de meilleurs instruments. » © Acacia Johnson
Le brouillard hivernal est tombé sur l’aéroport, marquant la fin de la journée de travail. Leighan Falley, pilote de glacier, a recouvert les ailes de son Otter turbopropulsé. Guide de montagne durant neuf ans sur le mont Denali, elle est désormais pilote le long de la chaîne d’Alaska pour Talkeetna Air Taxi. « L’aviateur moderne n’est plus celui des années 60, 70 ou 80 qui avait des accidents à répétition. Aujourd’hui, nous connaissons mieux les risques et nous avons de meilleurs instruments. » © Acacia Johnson
Le requin-baleine est le plus grand poisson du monde, pouvant mesurer jusqu’à 18 mètres de long. Sa gueule mesure environ 2 mètres de large. Il peut filtrer jusqu’à 2 000 tonnes d’eau par heure et se nourrit principalement de plancton. Océan Indien, golfe de Tadjoura, Djibouti. © Alexis Rosenfeld avec l’UNESCO
Le requin-baleine est le plus grand poisson du monde, pouvant mesurer jusqu’à 18 mètres de long. Sa gueule mesure environ 2 mètres de large. Il peut filtrer jusqu’à 2 000 tonnes d’eau par heure et se nourrit principalement de plancton. Océan Indien, golfe de Tadjoura, Djibouti. © Alexis Rosenfeld avec l’UNESCO

Visa pour l’Image, Perpignan. Expositions ouvertes tous les jours au public et gratuites à voir jusqu’au 11 septembre dans plusieurs lieux de la ville et en ligne sur www.visapourlimage.com

Arnaud et Candelita Brunel, dans leur appartement de Lausanne, face à leurs médicaments. M. Brunel est le propriétaire d’une société qui produit des meubles de jardin de luxe, c’est aussi un grand collectionneur de photos. Cette image appartient à une série réalisée par Gabriele Galimberti pour le projet Happy Pills et intitulée « Home Pharma ». La démarche consiste à demander à des familles du monde entier de sortir leur boîte à pharmacie. Suisse. © Paolo Woods & Gabriele Galimberti
Arnaud et Candelita Brunel, dans leur appartement de Lausanne, face à leurs médicaments. M. Brunel est le propriétaire d’une société qui produit des meubles de jardin de luxe, c’est aussi un grand collectionneur de photos. Cette image appartient à une série réalisée par Gabriele Galimberti pour le projet Happy Pills et intitulée « Home Pharma ». La démarche consiste à demander à des familles du monde entier de sortir leur boîte à pharmacie. Suisse. © Paolo Woods & Gabriele Galimberti

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