Yann Datessen chez les Innus

De 2022 à 2025, le photographe français Yann Datessen a parcouru sept des onze communautés de la nation innue, au Québec et au Labrador. Le résultat est présenté à Strasbourg par Stimultania jusqu’au 25 avril 2026, avant de rejoindre le musée de la Civilisation de Québec et les centres culturels des communautés innues elles-mêmes.

Un mot d’abord, avant les images. Nitassinan. En langue innue, cela signifie « notre terre ». Trois syllabes pour désigner un territoire qui s’étend des rives du Saint-Laurent aux confins boréaux de l’est canadien, habité depuis plus de 10 000 ans. Yann Datessen a choisi ce titre comme boussole.

Depuis 2022, ce photographe formé en autodidacte parcourt les communautés de la nation innue, au Québec et au Labrador. Il y revient selon les saisons. « Dans le couloir d’un collège communautaire, près d’une fenêtre, j’installe un studio de fortune qui me permet d’improviser des portraits sur le vif à chaque intercours. » Parfois le dispositif est minimal. Le temps, lui, est long. L’exposition que présente Stimultania à Strasbourg jusqu’au 25 avril 2026 rassemble le fruit de trois ans d’immersion : portraits, paysages, natures mortes, images d’architecture — une grammaire visuelle qui refuse la hiérarchie des genres.

Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen

Ce que l’on voit dans « Nitassinan » ne ressemble pas à ce que l’on attendrait d’un tel sujet. Pas de romantisme du grand nord, pas d’exotisme de surface. Les portraits sont frontaux, souvent réalisés en intérieur, avec une lumière construite qui rappelle la tradition flamande autant que le documentaire américain. Marie porte un foulard fleuri et des boucles d’oreilles dorées. Un aîné tient un éventail de plumes d’aigle dans son fauteuil club, à côté d’un petit sapin de Noël. Une grand-mère pose avec sa petite-fille devant une peau de loup clouée au mur. Yann Datessen assume la tension entre ces mondes. Il n’essaie pas de la résoudre.

« Chez nous, sur le vieux continent, les premières nations nord-américaines sont très mal connues. Leurs statuts, organisations, problématiques — au-delà des clichés véhiculés par le cinéma — ne font pas vraiment partie du décor. » Et puis : « Au Canada, ce n’est véritablement qu’à l’annonce des excuses officielles du gouvernement fédéral de 2008 que la population allochtone prenait conscience d’une coexistence entachée de nombreux effacements. » Ce que le photographe décrit sobrement dans ses légendes, c’est cette histoire-là. La loi sur les Indiens de 1876, l’interdiction des cérémonies, des langues, des costumes. Les pensionnats catholiques où environ 6 000 enfants sont morts sur 150 000 placés de force, jusque dans les années 1990. Les meubles miniatures en bois disposés sur une nappe blanche — lit, chaise, piano, horloge — prennent un sens étrange à la lumière de cette histoire de sédentarisation imposée.

Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen

« Comme tout européen, je fantasme des clichés romantiques sur la culture autochtone — celui du guerrier à cheval en est un — sauf que dans les régions subarctiques, le cheval n’a été introduit que très récemment. » Ce commentaire accompagne une image de deux jeunes femmes à cheval sur la berge du lac Saint-Jean : l’aveu d’un regard qui se surveille. Le projet a été co-construit avec le musée Ilnu de Mashteuiatsh, l’une des principales institutions innues. Les archives de « Nitassinan » y seront conservées. Ce n’est pas un détail.

« Le réel ne peut être décrit comme le réel s’il n’est pas nourri du monde des signes, des rêves et des esprits — c’est l’un des fondements de l’innu-aitun, la culture innue. » La jeune Eva tient un bloc de glace entre ses mains, debout sur la banquise de la baie de Uashat, en décembre. « De mémoires d’aînés, on n’avait jamais vu des eaux encore libres à cette époque de l’année. » Le territoire parle. Il dit quelque chose sur le temps, sur ce qui change et ce qui résiste.

Ce que documente aussi Datessen, c’est le renouveau. Les jeunes qui revendiquent leurs prénoms innus. La kukum, la grand-mère, gardienne des savoirs. Le danseur en régalia photographié sur la neige blanche, bras ouverts, tête renversée vers le ciel — image centrale du projet, presque héraldique. « On danse et on chante toujours sur Nitassinan », écrit-il. La phrase sonne comme une réponse à ceux qui avaient cru le contraire.

Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen

À cette question — comment va le peuple innu, 40 ans après l’ultime traumatisme des pensionnats — une seule et même réponse revient, dit Datessen, partout, dans chacune des sept communautés qu’il a traversées. Trois mots, prononcés avec ce sourire que l’anthropologue Serge Bouchard attribuait au « peuple rieur » : « Nous sommes encore là ».

« Nitassinan », de Yann Datessen est à voir jusqu’au 25 avril 2026 à Stimultania, à Strasbourg.

Nitassinan © Yann Datessen
Nitassinan © Yann Datessen

Lire aussi : Silence du Nord

Vous avez perdu la vue.
Ne ratez rien du meilleur des arts visuels. Abonnez vous pour 7€ par mois ou 84€ 70€ par an.