Yasumasa Morimura, le double nippon de Cindy Sherman
Yasumasa Morimura et Charles Atlas inversent la mécanique du voyeurisme dans une exposition commune à la galerie new-yorkaise Luhring Augustine, où le corps observé reprend le pouvoir sur l’œil qui le scrute.
Par Guénola Pellen. Photos de Yasumasa Morimura et Charles Atlas.
Il s’infiltre dans les chefs-d’œuvre occidentaux comme un agent double. Au gré de ses transformations physiques, Yasumasa Morimura rejoue Manet, Velázquez, Vermeer et Frida Kahlo, toujours en occupant lui-même le rôle central de la figure peinte. Son corps devient le théâtre d’une substitution jubilatoire, doublée d’une minutie hallucinante dans la reconstitution des décors et des costumes d’époque, à la Cindy Sherman.
L’artiste énigmatique, qui ne donne pas d’interview et ne fait jamais d’apparition publique, ne cherche pourtant jamais l’illusion parfaite. Le décalage est voulu, revendiqué, presque crâne : ses mises en scène empruntent au drag son clin d’œil complice. Le kitsch, appuyé par un maquillage forcé et des postures tragi-comiques, oscillent entre le sublime et le grotesque.
Doublonnage (Marcel) (1988), qui ouvre l’exposition, cristallise cette stratégie de feuilletage identitaire : Morimura y rejoue le portrait de Rrose Sélavy par Man Ray, superposant les masques : le sien, celui de Duchamp, celui du maquillage de geisha, dans un vertige de duplications qui abolit toute notion d’original.
De Fille de l’histoire de l’art (Princesse A) en 1990 à Une moderne Olympia en 2018, Yasumasa Morimura n’a cessé, en quatre décennies, de retourner le male gaze comme on retourne un gant : le spectacle regarde désormais celui qui croit l’observer.
Ce qui frappe dans l’ensemble des tableaux photographiques, c’est le vernis brillant que Yasumasa Morimura applique sur ses tirages, imitant la touche du peintre qu’il vampirise.
Dans la seconde salle, Charles Atlas déploie une anthologie de trente minutes composée de huit portraits filmés, de Leigh Bowery, Hapi Phace et Kabuki Starshine, captés dans les années 1980 et 1990 puis remontés en 2026. Le montage stroboscopique fracture le regard unidirectionnel en une myriade de perspectives.
Face au burlesque incandescent de Bowery, Atlas oppose la lenteur hypnotique de Kabuki Starshine, peint de cobalt et de jaune acide, dont la caméra épouse le moindre geste avec une tendresse contemplative. Deux registres cinématographiques antagonistes qui célèbrent ensemble une même mutabilité joyeuse et insoumise.
L’exposition « Yasumasa Morimura & Charles Atlas: Anamneses » est à voir à la galerie Luhring Augustine de Chelsea, New York, jusqu’au 21 mars 2026.