L’artiste aurait eu 71 ans ce mois-ci. Retour sur la vie et l’époque d’un radical de l’underground.

Anya Phillips, 1978 © Jimmy DeSana. Avec l'autorisation de Daniel Cooney Fine Art.

Vers la fin des années 1970, l’avant-garde new-yorkaise rejette les tentatives des professionnels du milieu musical, qui tentent de s’approprier l’esprit rebelle du punk rock. Déterminés à se distancier de la fin tragique de la groupie des Sex Pistols Nancy Spungen au Chelsea Hotel, sous les coups de Sid Vicious, ces derniers s’efforcent de redorer le blason de cette musique d’anarchistes, et lui trouvent un nouveau nom : la New Wave.

La riposte est immédiate : les radicaux de l’art adoptent l’appellation « No Wave », affirmant ainsi l’indépendance et l’intégrité de leur mouvement. Au début des années 1980, alors qu’une nouvelle génération se fait les dents, la No Wave devient partie intégrante de la scène artistique en plein essor de l’East Village, à New York. En février 1981, enivré par tout ce sang frais, le MoMA PS1 organise New York/New Wave, une exposition collective emblématique. Organisée par Diego Cortez, elle rassemble 118 artistes, dont Jean-Michel Basquiat, Keith Haring, Stephen Sprouse, FUTURA 2000, ainsi que DONDI.

Ronnie Cutrone, 1979 © Jimmy DeSana. Avec l'autorisation de Daniel Cooney Fine Art.

Dès la fin de l’événement, l’exposition Couches, Diamonds and Pie (« Canapés, Diamants et Tarte ») prend le relais. Sous la direction de Carol Squiers, elle met en avant le mouvement émergent de la « Pictures Generation », avec des personnages tels que Robert Mapplethorpe, Duane Michals, Sheila Metzner, Richard Prince, William Wegman, Cindy Sherman et Laurie Simmons. Elle présente aussi les travaux d’artistes moins connus, comme Nan Goldin et Jimmy DeSana, cités par Andy Grundberg dans sa chronique du New York Times.

La plupart de ces artistes allaient percer sur la scène internationale, mais Jimmy DeSana (1949-1990) n’allait jamais recevoir toute la reconnaissance qui lui était due. Qualifié « d’anti-art », son travail était considéré comme extrêmement classique, à une époque où l’illustre communauté de la Pictures Generation trouvait ce style tout à fait démodé.

« Avec les photos de Jimmy, on ne raconte jamais d’histoire », déclare Robert Stefanotti, galériste et ami intime de l’artiste. « Il n’a jamais voulu endosser le costume d’un personnage en particulier. La seule chose qui l’intéressait, c’était de créer une image unique et isolée, qui vous plongeait dans une esthétique très différente de ce que l’on peut observer la plupart du temps dans l’art contemporain. Son travail ne se prête pas à la vulgarité extravertie si populaire des années 1980. »

Diego Cortez, Anya Phillips, 1977 © Jimmy DeSana. Avec l'autorisation de Daniel Cooney Fine Art.

L’art de la subversion

Jimmy DeSana est né à Detroit et passe son enfance à Atlanta. Il publie 101 Nudes, son premier travail abouti, en 1972. Sur fond de paysage urbain de banlieue, il se représente, avec ses amis, dans une série de nus granuleux en noir et blanc, dont il précise qu’ils sont dénués de tout érotisme. Tout en s’inspirant du travail de Man Ray, il décontextualise le corps humain pour en faire un paysage abstrait, indiquant ainsi la direction qu’il prendra l’année suivante alors qu’il emménage à New York. Le corps devient son sujet principal, que son œil de connaisseur dédie à la mise en scène et à l’exploration de la marginalité.

À l’instar de Mapplethorpe, qui explore le BDSM au travers du X-Portfolio, sa série tant décriée, Jimmy DeSana adopte le fétichisme comme terrain de jeu. Dans son ouvrage Submission, publié en 1979, il rassemble une collection de clichés noir et blanc délibérément ambigus, qui illustrent l’esprit brut de la scène punk new-yorkaise. Sa mise en scène est d’une perfection telle que le romancier William S. Burroughs, sollicité pour écrire un texte destiné au recueil, pense à tort qu’il s’agit de photos documentaires.

William Burroughs, 1977 © Jimmy DeSana. Avec l'autorisation de Daniel Cooney Fine Art.

« Jimmy était le voyeur par excellence. Il vivait à travers son objectif », raconte Robert Stefanotti. « Il était d’un naturel silencieux, un peu à la Warhol, fasciné par tout et tous, puis passant à autre chose. Quand il trouvait quelque chose, il n’était pas du genre à prendre une photo tout de suite, comme Weegee. Il n’y avait rien de spontané chez lui. Il calculait tout ce qu’il voulait faire, puis il y revenait. Ou alors, il repérait quelqu’un, imaginait la façon dont il voulait photographier son sujet, puis il passait des heures à lui faire prendre la position souhaitée. »

Un instantané de la scène new-yorkaise

Dans les années 1970, les galeries de New York commencent tout juste à présenter la photographie sur la scène artistique. Mais les prix pratiqués n’ont rien à voir avec ceux de la peinture et de la sculpture. « Jimmy est l’un des premiers photographes que j’ai exposés », poursuit Robert Stefanotti, dont la galerie 57th Street a accueilli des artistes contemporains tels que Malcolm Morley, Larry Rivers, Vito Acconci et Dennis Oppenheim.

Andy Warhol, 1978 © Jimmy DeSana. Avec l'autorisation de Daniel Cooney Fine Art.

« Le quartier de Soho, c’était l’endroit où on venait se réfugier pour échapper à l’atmosphère étouffante des quartiers riches. Jimmy vivait avec Laurie Simmons et Jane Kaplowitz, dans un grand loft communautaire, à Broadway. On adorait notre mélange de genres, c’était une scène très ouverte. »

En 1979, Robert Stefanotti monte la première exposition solo de Jimmy DeSana : une collection de portraits en noir et blanc, des sommités new-yorkaises de tous les quartiers, dont Diego Cortez, Anya Phillips, Jack Smith, Nam June Paik, Eric Mitchell et la princesse iranienne Shahnaz Pahlavi.

« Je trouvais qu’il était temps de montrer des photos qui sortaient du registre de l’art conceptuel. Les photos que Jimmy a prises d’Andy Warhol, Ethel Scull et Henry Geldzahler ont suscité plus de réactions de la part des hautes sphères, mais en réalité, ses clichés les plus réussis étaient ceux qui étaient imprégnés de l’âme des quartiers plus populaires. Je le voyais clairement, même à l’époque. Ces sujets-là n’avaient pas l’habitude de l’objectif, ils jouaient à se prendre pour des célébrités, et c’était ce qui lui plaisait le plus. »

Couverture: Eric Mitchell, 1978 © Jimmy DeSana. Avec l'autorisation de Daniel Cooney Fine Art.

Parti trop tôt

En 1984, Robert Stefanotti ferme sa galerie et part pour Rome, où il rejoint les rangs de l’ordre du Carmel. « Je passais énormément de temps au Bellevue Hospital center, en tant qu’aumônier, auprès de patients atteints du VIH. Bon nombre des artistes avec qui je travaillais mouraient, et j’avais besoin de faire une pause. Jimmy était en pleine ascension, et il a été plutôt déçu que je parte, mais nous sommes restés très proches », raconte son ami.

« Quand il a contracté le sida, je l’ai aidé à déterminer comment gérer la succession. En revanche, ce que je ne l’ai pas aidé à faire, c’est se suicider. Jimmy voulait monter sa mort comme une photo. Il avait tout prévu. Il avait l’arme et l’appareil photo. Les deux seraient connectés et se déclencheraient en même temps. Moi, je lui ai dit non. En fin de compte, il est parti de la meilleure façon : en paix, avec sa mère à ses côtés. Il n’a pas eu la photo qu’il avait imaginée au départ, mais pour Jimmy, tout était photo, et celle-ci est parfaite. »

Eric Mitchell, 1978 © Jimmy DeSana. Avec l'autorisation de Daniel Cooney Fine Art.

Par Miss Rosen

Auteure spécialisée en art, photographie et culture, Miss Rosen vit à New York. Ses travaux sont publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.


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