Ils sont les héritiers de Nadar, de Paul Strand, de Florence Henri… Leurs images ne cessent d’enrichir l’histoire mondiale de la photographie et nos regards impatients. Souvenirs de quelques rencontres plus ou moins magiques avec ces virtuoses de l’objectif, solistes du noir & blanc ou de la couleur, artistes fidèles à l’argentique ou totalement envoûtés par le numérique. Premier de cordée : Henri Cartier-Bresson, le plus flamboyant des pickpockets du vingtième siècle…

Le Jardin des Tuileries, à Paris, ce n’est pas Le Nôtre, c’est Henri Cartier-Bresson. Je pense à lui quand j’y flâne après une visite au Jeu de Paume, je regarde la fenêtre de son appartement, rue de Rivoli, je me souviens…

De sa voix. De ses yeux bleus. De son rire joyeux coupé d’éclats de colère. De son foulard de cow-boy. De son Leica, un M3, béni par Marilyn Monroe. De son portrait de Robert Flaherty, en 1946. De ses amis qui me faisaient rêver, Robert Capa, Alberto Giacometti, Saul Steinberg. De son chat Ulysse. Des événements auxquels il avait assisté, une présence intuitive digne de la divination, ainsi son arrivée à Pékin, en décembre 1948, douze jours avant Mao Tsé-Toung. 

Il me tutoyait, je le vouvoyais. J’avais appris à écrire sur lui, au début, ce fut difficile ; il m’impressionnait tant que mes copains, Mathieu Riboulet en tête, avaient fini par tourner, pour mon anniversaire, une fausse interview de Cartier-Bresson qui refusait obstinément de répondre aux questions. C’était à la fois vrai et faux. « Qui vient me voir ? » interrogeait-il en riant, « L'amie ou la journaliste ? ».

La première fois que je lui avais téléphoné, il s’était fait passer pour quelqu’un d’autre. « Mais que lui voulez-vous à Cartier-Bresson, dites-moi, je suis son avocat ? ». Évidemment, je l’avais cru, j’étais une bleue à cette époque, je n’y connaissais rien ni en photographie, ni en photographes, moi, mon truc, c’était le cinéma, Méliès, Renoir, Pialat. Il m’avait donné rendez-vous à son atelier, pas loin de chez lui, puis m’avait baladé dans le quartier, du coup, je n’avais pu sortir mon carnet de notes. C’était une de ses facéties, le lieu inattendu du rendez-vous, un jour, nous nous sommes retrouvés à Notre-Dame-des-Victoires, il lisait Pa Kin, A la mémoire d’un ami, collection Mille et une nuits. « Le devoir d’insoumission, tu connais ? »

Plus tard, nous nous verrions toujours chez lui, il me demandait des nouvelles du journal où je travaillais. Marie-Thérèse Dumas, sa bienveillante assistante, n’était jamais loin, et Martine Franck, non plus, qui le transformait, dès qu’elle apparaissait, en jeune homme amoureux. Ce regard amoureux, amoureux de la vie, amoureux de la beauté, amoureux de la lumière, amoureux de la liberté, amoureux de la peinture, c’est, pour moi, la clef d’entrée chez Henri Cartier-Bresson. 

Qu’est-ce que ça veut dire ?
Sur la photographie, il est possible de voir et d’écrire sans tout connaître. L’exercice est difficile, car l’on peut énoncer des âneries, notamment lorsqu’on n’a aucune connaissance technique, mais il est possible de viser juste. Viser juste, dans son cas, ce fut cet instant décisif, cet instant condensé et condamné, si riche qu’il contient tout, ou presque, comme un sérum de vérité. Quand il en parlait, il citait un instantané de Martin Munkácsi, trois adolescents courant vers le lac Tanganyika (années 30), qui l’avait « embrasé » : « J’ai soudain compris que la photographie peut fixer l’éternité dans l’instant ». Le Hongrois Martin Munkácsi (1896-1963), l’une de ses rares influences revendiquées, hors la peinture et le dessin, avec le poétique André Kertész (1894-1985), celui qui imaginait avoir fait « des photos au Leica avant l’invention du Leica »

On lit dans ses photographies comme dans les lignes de sa main : sa passion pour les pays et les paysages traversés « avec lenteur » (Bali, Chine, Inde, Mexique, Russie) comme pour ceux qu’il rencontre, anonymes ou célébrités… Et cette sensualité qui emplit le cadre, que ce soit ce couple endormi dans ce train vers l’Est (1975), ces amantes enlacées à Mexico (1934), ou cette naïade demeurée longtemps inconnue avant que Cartier-Bresson ne dévoile son nom (Leonor Fini en 1932, à Trieste, alors compagne d’André Pieyre de Mandiargues), soudain insouciant de partager ses fréquentations de jeunesse.

L’amour n’explique pas tout, certes. HCB fut plus un grand reporter qu’un passant amoureux, désireux de contenir le monde dans un rectangle, voire même, d’après certaines critiques, soucieux de l’enfermer dans une esthétique inflexible : composition au cordeau, noir & blanc, filet noir, pas de recadrage, etc. Un esprit autoritaire, en quelque sorte, qui n’hésitait pas, autant pour son travail que pour celui des autres, à livrer ses désaccords, quitte à froisser ses interlocuteurs. À l’heure d’Instagram et des milliards d’images en gestation perpétuelle, cela prête à sourire. Qui, aujourd’hui, prétendrait imposer quoi que ce soit ? Ne pas s’y tromper, le temps a bonne mémoire.

Henri Cartier-Bresson appartenait à l’agence coopérative Magnum, fondée au printemps 47, à New York, avec Robert Capa, David « Chim » Seymour, George Rodger, et William Vandivert. Point fort : les photographes sont propriétaires de leurs négatifs. « Magnum est une sorte de formidable anachronisme », soulignera Ferdinando Scianna, le premier photographe italien à intégrer cette agence indépendante en 1987, l’auteur du bouleversant Kami. 

Henri Cartier-Bresson est mort le 3 août 2004, à 95 ans, son magnétisme agit encore. Non seulement parce qu’il est exposé en continu, entre autres à la Fondation qui porte son nom, à Paris, mais parce que l’amplitude de son travail, et d’une vie pleinement accomplie, est mémorable. Regarder une photographie de Cartier-Bresson, c’est une assurance sur la vie. 

Il avait eu la chance d’être bien né. Il se revendiquait libertaire, « foncièrement libertaire, c’est-à-dire contre tout pouvoir ». Il était très exigeant, c’est pourquoi il sut choisir sur la planche-contact quelle photographie devait être publiée. 

Celle que je préfère?
Toutes celles parues dans Henri Cartier-Bresson Photographe, avec un texte d’Yves Bonnefoy, édité par Delpire en 1979. Mon premier beau livre, un cadeau de l’éditeur.

Par Brigitte Ollier

Brigitte Ollier est une journaliste basée à Paris. Elle a travaillé durant plus de 30 ans au journal Libération, où elle a créé la rubrique « Photographie », et elle a écrit plusieurs livres sur quelques photographes mémorables.

 

Parmi les ouvrages de – et autour de Henri Cartier-Bresson –, signalons:
L’Amérique furtivement, texte de Gilles Mora, Paris, éditions du Seuil, 1991.
Henri Cartier-Bresson, Le tir photographique, de Clément Chéroux, Paris, Découvertes Gallimard, 2008.
Henri, édité par Filigranes en 2003, où 47 personnes me racontent un souvenir avec le plus flamboyant des pickpockets du vingtième siècle.

 

Couverture: Henri Cartier-Bresson, 5e Avenue, New York, 1959 © René Burri / Magnum Photos


 

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