Ancien rédacteur en chef à L’Equipe Magazine, aujourd’hui galeriste spécialisé dans la photo de sport, Jean-Denis Walter anime une chronique régulière pour Blind. Quatrième volet consacré à l'un de ses plus illustres inconnus.

Vous pensez ne pas le connaître, n’avoir jamais entendu son nom et pourtant si vous lisez Blind, c’est que vous avez un intérêt pour la photographie et donc que vous avez forcément croisé Ali-Liston, la photographie qui l’a rendu célèbre. Si ce n’est dans un livre ou dans un magazine, peut être imprimée sur un mug, un t-shirt ou une casquette. Niveau popularité, elle est à la photographie de sport ce que la Joconde est à la peinture.

Ali-Liston, 25 mai 1965, Lewinston, Maine, USA © Neil Leifer. Tirage disponible ici.

On y voit Mohamed Ali en colère contre son adversaire Sonny Liston pourtant déjà battu. Il l’insulte parce qu’il considère que Sonny est un pleutre et qu’il lui a volé sa gloire en se « couchant » trop tôt, après avoir reçu un coup qui semblait anodin. On a parlé du « phantom punch ». Pourtant Liston ne se relèvera pas : Ali est furieux, il veut vaincre, mais avec panache, il ne veut pas de ce simulacre. « Relève-toi », semble t’il lui dire, « tu me voles ma gloire ». Toutes les versions ont circulé, y compris celle évoquant une intervention de la mafia, de gros parieurs qui auraient misé sur un dénouement rapide du combat et auraient menacé Liston pour qu’il fasse comme on lui disait de faire.

Mon interprétation est autre, plus simple et il suffit de regarder la photo qui suit, Ali Liston weigh in, pour comprendre. Réalisée au moment de la pesée la veille du combat, elle nous montre un Sonny Liston intimidé, apeuré même par la morgue et l’assurance de celui qui n’est encore qu’un tout jeune champion. C’est comme s’il sentait qu’il n’avait pas l’ombre d’une chance. En regardant cette photographie, on a aucun doute sur l’issue du combat qui va suivre.

Ali Liston weigh in, 25 mai 1965, Lewinston, Maine, USA © Neil Leifer. Tirage disponible ici.

C’est comme s’il était résigné, voire effrayé. Il n’ose pas le regarder, il a le nez dans ses chaussures et essaye de se faire discret. C’est l’explication. Ce sport est tellement dur que si vous montez sur un ring en ne croyant pas du tout en vos chances, alors c’est un cauchemar. Ça vous inhibe totalement. Sonny Liston pour moi ne s’est pas relevé parce qu’il savait qu’il allait salement dérouiller et qu’il n’avait pas les moyens de s’y opposer. Il a abrégé ses propres souffrances en quelque sorte.

Si ce combat n’est pas entré dans l’histoire par sa dramaturgie, il la fait grâce à cette photographie magnifique qui fait plus que raconter Ali. Elle est Ali. Les grands photographes de sport sont peu connus du grand public et même des affranchis. Leurs photographies parfois, mais eux restent dans l’ombre et n’ont pas la reconnaissance qu’ils méritent. Toute l’histoire de ma galerie est d’anoblir le genre, de valoriser le thème et de les faire connaître. 

Neil Leifer est une légende, il est reconnu comme l’un des plus grands photographes de sport de l’histoire. Une carrière phénoménale commencée en 1960 quand il devient photographe professionnel à l’âge de dix huit ans. Une carrière passée au service de Time, Life et surtout de Sports Illustrated. Adolescent, cet enfant de New York gagne sa place aux matches des Giants en offrant ses services pour conduire les fauteuils des spectateurs handicapés au bord du terrain. Il profite de cet accès privilégié pour faire des photos. Il fait sa première vente à Sports Illustrated grâce à cette malice, alors qu’il n’a que seize ans. Placé idéalement derrière le terrain, il réalise l’image qui restera du Superbowl 1958 opposant les Giants aux Colts, la photo du touch down victorieux.

Sudden Death, 28 décembre 1958, Yankee Stadium, The Bronx, New York, USA © Neil Leifer. Tirage disponible ici.

A dix-neuf ans, il fait sa première couverture… Une carrière incroyable autour des grands sports américains mais aussi des événements internationaux majeurs, les Jeux Olympiques, éditions été comme hiver, et la Coupe du monde de football. Son sujet favori restera pour toujours le boxeur Mohamed Ali qu’il a photographié plus de 60 fois entre ses grands combats et les rendez-vous particuliers.

Revenons à Ali justement. Si Ali-Liston est la plus connue, la plus incroyable est Ali-Williams overhead. Une oeuvre mythique réalisée en 1966 à l’Astrodome de Houston pendant le combat Mohamed Ali contre Cleveland Williams. La photographie est aussi parfaite que si elle avait été organisée avec des figurants. Neil reconnaît qu’il a eu de la chance. Il ne pouvait prévoir cette géométrie des corps, la symétrique des gestes, mais il l’a provoquée. En arrivant à l’Astrodrome, il remarque que les rampes d’éclairage sont beaucoup plus hautes que d’ordinaire. Il passe la journée à fixer un boîtier dessus et à faire courir un fil tout le long du mur pour pouvoir déclencher à distance. Une journée d’installation et de tests. Mais Neil travaille au moyen format (6X6), un boîtier qui ne prend que des pellicules de 12 vues et aucun moyen de faire avancer le film après chaque vue… Il ne faut pas s’énerver, attendre son heure. Attendre le bon moment. Et au 2e round… Il fait cette photographie somptueuse, pour moi une des plus grandes photographies de l’histoire.

Ali - Williams overhead, 14 novembre 1966, Astrodome, Houston, USA ​​​​​​© Neil Leifer. Tirage disponible ici.

Neil, c’est donc aussi les Jeux Olympiques qu’il a couvert à de nombreuses reprises. Ses photographies font partie de l’histoire des JO et aussi parfois de l’histoire du monde comme le « Black power salute » des JO de Mexico en 1968. Le podium du 200m avec Tommie Smith et Joh Carlos, respectivement médaille d’or et de bronze, tendant un poing ganté de noir en soutien aux Black Panthers.

Black power salute, Jeux Olympiques de 1968, podium du 200m, Mexico City  © Neil Leifer. Tirage disponible ici.

En 1972, Neil Leifer est évidemment à Munich pour célébrer un immense champion américain qui truste les médailles en natation, Mark Spitz. Quatre ans plus tard, en 1976 à Montréal, une jeune fille venue de Roumanie éclabousse les concours de gymnastique de sa classe. Nadia Comaneci est la star de cette édition de JO.

Mark Spitz, octobre 1975, Beverly Hills, Californie, USA  © Neil Leifer. Tirage disponible ici.
Nadia Comaneci, 19 juillet 1976, Jeux Olympiques d'été, Montreal Forum, Montreal, Canada © Neil Leifer. Tirage disponible ici.

Neil Leifer n’ira pas à Moscou en 1980, comme les athlètes américains, mais sera de retour à Los Angeles en 1984 pour célébrer la nouvelle star du sprint, Carl Lewis. En 1992, il est là pour faire le portrait officiel des stars de la Dream team. Trois icônes réunies sous le même maillot, un truc que l’on n’imaginait pas possible. N’ayons pas peur des mots: Neil Leifer, a construit une oeuvre, un catalogue de merveilles, de photographies éternelles qui racontent l’histoire du sport et des héros qui la peuplent. 

Carl Lewis, 6 août 1984, Jeux Olympiques d'été, LA Memorial Coliseum, Los Angeles, Californie, USA © Neil Leifer. Tirage disponible ici.
 Larry Bird, Magic Johnson & Michael Jordan, avant les Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 © Neil Leifer. Tirage disponible ici.

 

Par Jean-Denis Walter

Jean-Denis Walter est un journaliste, ancien directeur de la photographie puis rédacteur en chef de L’Equipe Magazine. Il dirige aujourd’hui la galerie Jean-Denis Walter.
 

Plus d'images de Neil Leifer et plus d'informations sur la galerie Jean-Denis Walter ici.

 

Lire aussi : Gerry Cranham, une vie au service de la photo de sport 

 

Article précédent Article suivant