Le photographe français nous propose un voyage hors norme dans la ville de Naples. Un livre-objet, publié par Hemeria, destiné aux amoureux de la ville du sud de l’Italie, et qui rend un hommage à ses habitants.

Napoli Sublime © Jean-Luc Dubin

Il est rare que le voyageur aille à la rencontre des Napolitains et de leur ville sans être aveuglé. Aveuglé par les clichés qui, lorsqu’ils ne reproduisent pas les images d’Épinal, viennent à l’inverse de l’indigne portrait que l’on colporte de ces Lazzaroni (terme désignant la classe la plus pauvre de ce peuple, NDLR) et de leurs rues prétendument sales et malfamées. Et même quand il croit tourner le dos aux clichés, cet autre voyageur n’en est pas moins aveuglé : saisi par l’irrésistible puissance de « la sensation du moment » (Stendhal), c’est Naples, ce sont ses apparents excès, ses extrémités, ses excentricités qui, cette fois, l’éblouissent, puis l’aveuglent.

Les photographies napolitaines de Jean-Luc Dubin se gardent remarquablement de cet écueil. Aucune concession n’y est faite aux faux-semblants ni aux ravissements. Ces images, loin d’être aveuglées et aveuglantes, voient et donnent à voir ce qui est rarement vu, un monde en deçà de ce que l’on en attend et de ce que l’on consent à en montrer. Deux raisons à cela, au moins.

Napoli Sublime © Jean-Luc Dubin
Napoli Sublime © Jean-Luc Dubin

D’une part, le photographe a initié tout ce travail en partant à la recherche des images, non pas dans les hauteurs aristocratiques à l’ombre paisible d’un pin parasol typique de la région, mais dans les sous-sols du centre historique. Pour y récolter des traces d’une dévotion populaire, celle d’un culte du Purgatoire, un culte des crânes qui, jusque dans les années 1980, se pratiquait pudiquement en cachette, à l’abri de la lumière et de la vue des passants. C’est en se rendant disponible à ce que l’on ne voulait pas montrer, au rapport invisible et surnaturel avec des âmes mendiantes et anonymes, qu’il a rencontré Naples et ses habitants.

D'autre part, il est un problème que les photographes peuvent avoir en partage avec les ethnologues : celui de l'incidence qu’a nécessairement la présence de la personne qui regarde (celle qui scrute, celle qui prend des notes ou celle qui photographie) sur celles et ceux qui sont regardés… Les photographes, à l’instar des chercheurs en sciences sociales, ne sont pas des voyageurs comme les autres, ils ne s’adonnent pas au tourisme. Ils observent, ils cernent, ils figent. Ce problème est pour nous d’autant plus essentiel que les Napolitains, comme nous essayons par ailleurs de le montrer dans notre texte, savent prodigieusement jouer avec (et se jouer des) apparences afin de détourner le regard du sens profond de leurs traditions.

Napoli Sublime © Jean-Luc Dubin
Napoli Sublime © Jean-Luc Dubin

Toute la difficulté est donc de pouvoir s’effacer afin de ne pas s’en laisser conter et, en même temps, d’être là afin de pouvoir capter cet au-delà des apparences recherché. Or, il apparait d’emblée que la façon dont Jean-Luc Dubin travaille contient la clef et la solution : photographiant, il ne laisse voir aucune action de cadrage de telle sorte qu’il ne laisse transparaître aucune intention. Ainsi son objectif jette un regard sur les êtres qui, pour autant, ne se sentent pas regardés et peuvent se donner sans aucun masque.

Cette fois encore, c’est par la ruse qu’il évite les écueils. Une ruse qui n’est pas fourberie, car dans ce regard sans regard on ne saurait voir « l’oeil du malin », l’oeil du jettatore, du jeteur de sort, du porteur du mauvais oeil qui causerait du tort dans la distance de sa focale. Bien plutôt, c’est une ruse créatrice, digne de l’ingéniosité des « fils de la Sirène » auxquels s’identifiait crânement le poète Giambattista Marino, et qui doit nous indiquer que, à Naples, l’expérience esthétique authentique est de l’ordre du sublime. Non pas en ce qu’elle s’accomplirait dans l’exaltation et le dépassement du doux plaisir des sens, mais, à l’inverse, en ce qu’elle ne peut s’accomplir que dans leur silence. Pour enfin se mettre à la disposition de la profondeur de ce qui se trame en deçà du visible.

 

Par Florian Villain

 

Florian Villain est professeur de philosophie, attaché temporaire d'enseignement et de recherches au département de sociologie et d'anthropologie de l'université de Caen où il rédige actuellement une thèse sur les « métamorphoses du sacré à Naples ».

Jean-Luc Dubin, Napoli Sublime, publié par Hemeria, 50€. Disponible actuellement par financement participatif au lien suivant

Napoli Sublime © Jean-Luc Dubin
Napoli Sublime © Jean-Luc Dubin

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