Pour la photographe italienne Gaia Squarci, et son petit ami, les littoraux italiens et français ont été l'épine dorsale d'un étonnant road trip estival. 

© Gaia Squarci pour Blind

Au cours de l'année et demie écoulée, il fut impossible de voyager dans une grande partie du monde. En Italie, les régions ont changé de couleur sans prévenir, passant de l'orange au rouge, puis au jaune en fonction de la gravité de la pandémie de Covid-19, empêchant les voyageurs d’arpenter ce petit pays.

Je suis récemment revenue vaccinée d'un printemps passé à New York, et j'ai profité du mariage d'une amie dans le nord de l'Italie pour entraîner mon petit copain en voyage. Notre trajet en voiture de Rome à Camogli, puis de Marseille à Arles, dans le sud de la France, semble presque appartenir au passé.

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Spupo, comme nous appellerons le petit ami romain, aurait volontiers passé l'été pieds nus sur la côte du Lido dei Pini. Pour les noces, je l'ai forcé à dépoussiérer une veste froissée qui pouvait faire illusion, mais il a insisté pour assister à la cérémonie en chaussures bateaux trouées.

Le 1er juillet, nous avons quitté la côte du Latium pour traverser la Toscane, tandis que les autres invités et Carlo, le marié, arrivaient en voiture de Milan, la ville où nous avons grandi et où nous nous sommes rencontrés au lycée. À l'époque, Carlo partageait avec moi plus de versions grecques que quiconque ne le fera jamais, et c’est pourquoi il aura toujours une place à part dans mon cœur.

Spupo et moi avons passé la nuit précédant le mariage dans la maison de campagne de mon amie Federica. Le lendemain après-midi, d'autres invités nous ont rejoints, dont ma meilleure amie Valeria, qui avait travaillé tôt le matin après une nuit blanche et avait décidé de faire une sieste juste avant la cérémonie. Je connais Vale depuis 23 ans et je peux certifier qu'elle est capable de dormir dans n'importe quel environnement, en pleine lumière, et au milieu d’une foule de gens stressés.  

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Carletto fut puni de sa promesse d’« être heureux pour la vie » par une averse de grains de riz à la sortie de l'église, et tandis que la fête battait son plein, la coupe d’Europe de football s'est invitée pour la première fois dans notre voyage. L'Italie affrontait la Belgique, et, durant le diner, à chaque table ou presque, le match était suivi minute par minute sur des écrans discrètement cachés. Quelques discours furent interrompus par des hourras lorsque l’Italie marquait un but, immanquablement suivi de l’hymne national. Quelle joie de revoir tous mes amis. Milan sortait lentement d'une année cauchemardesque et, pour beaucoup, c'était la première vraie grande fête après une longue période de contraintes. Certains étaient heureux de pouvoir enfin se mettre sur leur trente-et-un, d'autres avouèrent regretter leurs journées passées en sous-vêtements.   

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Le lendemain matin, Spupo mit sa « chemise de mariage » tout-terrain pour défier mes amis au ping-pong, puis conduire, se promener et traîner sur la plage les quatre jours suivants. La radio italienne est devenue française tandis que je découvrais, déconcertée, les talents cachés de copilote que Spupo avait réussi à me cacher jusqu’alors. 

Nous sommes arrivés à Saint-Raphaël, petite ville sur la route de Marseille, en fin d'après-midi. Notre hôte Airbnb, Tracy, professeur d'anglais originaire de Nouvelle-Zélande était mariée à un chef français. Je suis tombée amoureuse de leur appartement à cause de quelques détails : une photo d’un de leurs amis plongeant, nu, d'une falaise voisine, un disque diffusant Tim Buckley et 17 exemplaires de L'Étranger de Camus, comptés sur l'étagère de la salle de bain.

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24 heures plus tard, votre obligée et sa moitié découvraient Marseille en arpentant les vieilles rues étroites du Panier au gré des notes de musique. Le flamenco nous conduisit devant un bar, Le Massilia, où un groupe de gitans faisaient swinguer la foule. Après le concert, nous avons discuté avec les musiciens, venus brièvement en ville avant une tournée dans les Alpes. Le lendemain, nous les avons recroisés, traînant leur gueule de bois dans la même direction que nous : vers les Calanques et leurs falaises blanches, à l'est de Marseille. Aperçus au cours de notre balade sur un petit bateau de location : une île en forme de dos de stégosaure, des problèmes de mouillage à répétition, une pastèque flottante et quelques voyeurs. 

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Lorsqu’au soir nous sommes rentrés en ville, je me suis assise à la terrasse d'un charmant petit troquet pour prendre un verre, pendant que Spupo pénétrait à l’intérieur à la recherche des toilettes. Quinze secondes plus tard, il réapparaissait, les yeux écarquillés. J’ai haussé un sourcil, en l’entendant me dire : « Il y a des serpents qui mangent par terre. » 

© Gaia Squarci pour Blind
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Je suis allée vérifier : en effet, deux serpents engloutissaient des souris mortes sur le sol du bar. Un troisième se reposait dans un terrarium. Phil, le propriétaire, m'expliqua que c’étaient des couleuvres sud-américaines qu'une ancienne partenaire, qui en possédait quinze, lui avait laissées avant de mettre les voiles vers d’autres horizons. Spupo était fasciné par cette histoire et observa Phil sonner la fin de l'Happy Hour et le début du service du dîner avec un grand sourire. Il décida sur le champ que cet homme aussi aimable que gentil, à la stratégie commerciale originale et aux animaux sauvages, serait désormais son modèle. 

 
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Etape suivante : Arles, où se tenait mon festival préféré. Cette petite ville tranquille, aux couleurs pastel, située sur le Rhône, se remplit de photographes qui font la bringue au début du mois de juillet, depuis 1970. Cette année, le festival a rouvert après une « pause covid », et de nombreux habitués ne sont pas venus, mais les lieux étaient malgré tout bondés. Nous avons d'abord vu une exposition de Jean-Christian (JC) Bourcart, un artiste franco-américain, qui avait fait des collages de photos d'archives en noir et blanc d'un petit village breton avec des images générées par l’intelligence artificielle, évoquant un voyage psychédélique. Le résultat faisait songer à une invasion d’extra-terrestres, liée métaphoriquement à l'arrivée de l'intelligence artificielle dans nos vies. Les conséquences de cette confrontation sont aussi ouvertes et mystérieuses dans l'œuvre de JC qu'elles le sont à notre époque.

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Mon image préférée met en scène une femme, en noir et blanc, vraisemblablement une infirmière, tenant une structure phallique composée de formes colorées hallucinatoires et indubitablement magiques. Elle semble à la fois calme et menaçante, comme une sorcière un peu folle sur le point de jeter un sort. Elle me fait peur et, en même temps, je ne peux m’empêcher de lui faire confiance. Au cours des quarante-huit heures passées à Arles, j'ai retrouvé quelques-uns de mes meilleurs amis français, dansé sur de la mauvaise musique jusqu’à pas d’heure et discuté avec notre hôtesse, Adrianne.

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Cette femme d’un certain âge, pleine d'esprit, vit dans une belle maison ancienne avec sa compagne Annie. Adrianne a commencé sa carrière de journaliste au Sunday Times comme correspondante sur les courses de motos. Nous avons fait connaissance après que Spupo, laissé seul quelques heures, a marché pieds nus sur une abeille et que son orteil a doublé de volume. Elle a insisté pour lui donner des antihistaminiques, puis a jeté un coup d'œil au jeune homme blessé et, hochant la tête : « Eh oui, ils sont très délicats ! », a-t-elle lâché en souriant. J’ai pouffé en songeant à une exposition collective du festival, Masculinités, où le sujet est présenté comme un concept « codé, performé et socialement construit ». 

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Comme nous discutions dans le salon d'Adrianne avant de prendre congé, elle m’apprit que la peintre Alice Neel lui avait demandé un jour si elle voulait poser pour un portrait. « A l’époque, j'étais débordée et j'ai refusé. Mais avec le recul, je pense que j'aurais dû accepter. »

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Sur le chemin du retour, Spupo et moi sommes arrêtés au Jardin des Tarots, un parc de sculptures monumentales de Niki de Saint Phalle, installé sur une colline toscane. L'œuvre colorée utilise les courbes du corps féminin comme métaphore pour évoquer la vie et la mort, la sensualité et la libération. Le jardin est un endroit léger, joyeux et espiègle, mais les messages visionnaires de Niki défendaient des causes éducatives et féministes concrètes. Rien n'était plus sérieux que sa façon de jouer.

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De retour chez mes parents, sur la plage, j'ai trouvé ma mère en train d'éclabousser et de taquiner mon père, telle une enfant. Dans le quartier, on se préparait psychologiquement au match de football contre l'Angleterre, finale de l'Euro 2021.   

Le visage de mon père, les yeux rivés sur l'écran, traduisait l'état d'esprit de la majorité du pays après le but marqué par l’Angleterre à la 2e minute du match. Puis, il était dit que cette nuit serait bleue, ou ne serait pas. 

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Par Gaia Squarci

Gaia Squarci est photographe et vidéaste. Elle partage son temps entre Milan et New York, où elle enseigne le multimédia à l'International Center of Photography. Elle collabore avec l'agence Prospekt et Reuters. Ses photographies ont été publiées dans le New York Times, le New Yorker, Time Magazine, Vogue, The Guardian, Der Spiegel, entre autres.

 

Pour en savoir plus sur Gaia Squarci, rendez-vous sur son site internet.

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