À l'occasion du 30e anniversaire de leurs débuts en 1991, Janette Beckman dévoile des photos et une vidéo inédites des Leaders of the New School.

Leaders of the New School, 1991 © Janette Beckman

La photographe britannique Janette Beckman est arrivée à New York en décembre 1982 pour des vacances de Noël avec des amis. Mais après quelques semaines passées en ville, elle en est devenue accro, et n'est jamais repartie. Elle se souvient ainsi avoir logé dans un loft de Franklin Street à Tribeca, juste en face du Mudd Club, lorsque le quartier était encore un avant-poste d'artistes.

« Le côté sordide ne me dérangeait pas. J'avais vécu dans un squat non chauffé dans un Londres pluvieux et là, il y avait de la chaleur ! » Janette Beckman se délecte du souvenir des chauffages à vapeur conçus après la pandémie de grippe espagnole de 1918, qui fonctionnaient si bien que les gens étaient obligés d’ouvrir leurs fenêtres en plein hiver. « Des artistes vivaient dans l'immeuble et j'étais en plein milieu de l'action. On sortait en club et on se retrouvait ensuite à l'angle de Broadway et Canal Street. Une période exaltante ! »

Armée de son portfolio de photographies documentant la célèbre scène punk londonienne, elle fait le tour des maisons de disques pour rencontrer les directeurs artistiques, dans l'espoir de travailler pour eux. Mais ses clichés des icônes du punk, dont les Sex Pistols, les Clash et Siouxsie Sioux, sont trop brutes pour l'esthétique clinquante de la pop américaine des années 1980. « Ils m'ont regardé et dit : “On ne peut rien en faire parce que les gens sont décoiffés sur ces photos” », se souvient-elle. « J'étais déçue parce que venant de la scène musicale anglaise, je pensais que j'allais trouver du travail. »

Les femmes d'abord

Janette Beckman trace rapidement son sillon en photographiant la scène hip-hop naissante pour des magazines britanniques tels que The Face et Melody Maker, et un nouveau magazine au titre décontracté : Paper. Son travail attire vite l'attention de labels hip-hop émergents comme Def Jam, Sleeping Bag et Next Plateau, qui introduisent la première vague d'artistes hip-hop, notamment LL Cool J, Salt -N- Pepa et EPMD.

Leaders of the New School, 1991 © Janette Beckman

Bien que les hommes dominent le milieu hip-hop et la photographie à cette époque, elle réalise que le fait d'être une femme britannique est un atout. Décidément « autre », elle évolue en toute liberté dans différents environnements et rencontre les artistes sur leur propre territoire. Qu'elle se rende dans le Bronx pour photographier Afrika Bambaataa, à Hollis, dans le Queens, pour Run-DMC ou qu'elle s'envole vers Los Angeles pour immortaliser N.W.A., Janette Beckman fusionne alors les genres du portrait et de la photographie documentaire avec style et verve.

« Il n'y avait que moi et les artistes », se souvient-elle. « Il n'y avait ni styliste, ni maquilleur, ni directeur artistique sur le shooting. Quelqu'un me donnait une adresse et je me présentais avec mon appareil photo. Parfois, j'avais de la chance et une bande de jeunes entrait dans le champ, ou bien il y avait un panneau sympa ou un graffiti sur le mur qui contribuait à raconter l'histoire. »

 

Leaders of the New School, 1991 © Janette Beckman

Les années 1990 : Une nouvelle décennie

« Il y a eu un grand changement dans le hip-hop au début des années 1990 », raconte Janette Beckman. A l’origine, MTV se refuse à diffuser des vidéos d'artistes noirs, ce qui conduit David Bowie à prendre à partie la chaîne en 1983. A la fin de la décennie, elle changera son fusil d’épaule. Avec le succès de l'émission Yo ! MTV Raps en 1988, le hip-hop commence à se faire une place dans le cœur du grand public.

En 1989, Billboard introduit le classement des « Hot Rap Singles » tandis que les Grammys créent leur première récompense pour la « Meilleure performance rap ». Au même moment, le gouvernement mène une campagne contre cette nouvelle forme d’art : le FBI écrit une lettre à Priority Records pour protester contre la chanson de 1988 de N.W.A. « Fuck tha Police ». En 1991, le président George H.W. Bush s’insurge aussi contre la chanson d'Ice-T, « Cop Killer », lors d'une réunion de la Drug Enforcement Agency.

Après une décennie, Janette Beckman comprend que les temps changent et elle se prépare à passer à autre chose, non sans avoir collectionné les succès et un chant du cygne digne de ce nom. Avec le directeur de la pub de Def Jam, Bill Adler, elle publie le tout premier livre de photographies sur cette nouvelle scène, Rap : Portraits and Lyrics of a Generation of Black Rockers, en 1991. La même année, on fait appel à elle pour les photos de l’album A Future Without a Past, des Leaders of the New School, avec un Busta Rhymes, alors inconnu.

Leaders of the New School, 1991 © Janette Beckman

Le scénario ?

Originaire d'East Flatbush, Busta Rhymes n'a que 19 ans lorsque les Leaders of the New School (LNS) font irruption sur la scène, émergeant du Native Tongues Posse, un collectif d'artistes - comprenant Queen Latifah, De La Soul, A Tribe Called Quest et The Jungle Brothers - qui orientent le hip-hop vers de nouvelles directions avec des paroles afrocentrées, des échantillonnages éclectiques et des rythmes influencés par le jazz.

Issu de la première génération d’américano-jamaïcains, Busta Rhymes fréquente le même lycée que des légendes à Brooklyn, Notorious B.I.G. et Jay-Z, avant d'être délocalisé à Uniondale, à Long Island, où il rencontre LNS. Busta est sur le point de devenir une star, ayant déjà enregistré son couplet sur le morceau « Scenario » du groupe A Tribe Called Quest, qui va sortir l'année suivante.

Leaders of the New School, 1991 © Janette Beckman

Avec la percée du rap dans les charts, Janette Beckman reçoit des appels de labels comme Elektra Records, qui vient justement de signer LNS. Elle organise un shooting de deux jours : un en studio et un second sur place, à l'Uniondale High School. L'école est alors fermée, mais cela ne l’empêche pas d'organiser cette séance photo impromptue. « Ma philosophie a toujours été de laisser les gens être eux-mêmes. Je n'aime pas les faire poser. Je veux les saisir tels qu'ils sont à l’instant T. Je pense que c'est pour cette raison qu'ils se sont sentis libres de sauter partout, de prendre toutes ces poses spontanées et dingues », explique-t-elle.

« Quand nous sommes arrivés à l'école, elle était déserte. On n’a trouvé le school bus, et déjà ils sautaient sur le toit. Je prenais des photos avec un Hasselblad, et ce n'était pas simple, mais je devais faire ce cliché parce que c'était fabuleux. Nous avons passé la journée à prendre des photos et c'était vraiment amusant. Chacun avait sa personnalité, mais Busta sortait du lot. »

Leaders of the New School, 1991 © Janette Beckman

Place à la nouvelle école

À cette époque, Janette Beckman, avec quelques amis, commence à travailler sur l'idée d'une émission de télévision sur New York, et elle s’est équipée d’une caméra vidéo pour apprendre à filmer. « J'essayais de faire un peu de vidéo en même temps, mais ça peut vite devenir compliqué quand on est aussi le photographe », raconte-t-elle.

Ils se sont mis à rapper dans le studio, et je me suis dit : « ”Bordel de merde !” J'ai pris la caméra et j’ai demandé : “Vous pouvez recommencer ?” Et ils se sont exécutés. Un grand moment, et j'étais ravie de mettre cette séquence dans la boîte. En fait, la leçon à retenir, c'est que j'aurais dû le faire dès le départ. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est auteur. Basée à New York, elle écrit à propos de l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres et des magazines, notamment Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice.

 

Leaders of the New School, 1991 © Janette Beckman
Leaders of the New School, 1991 © Janette Beckman

 

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