Représentée par la galerie Paris-Beijing à Paris, l’artiste Léa Belooussovitch reproduit en dessin des photographies d’actualité, souvent tragiques et douloureuses. Avec ses crayons aux couleurs pastels qu’elle applique sur une toile en feutre, elle reprend les formes principales de l’image qui apparaît floue, presque abstraite. Un processus singulier qui interroge notre rapport aux images de presse.


Léa Belooussovitch, Lahore, Pakistan, mars 2016 (mother and child), Dessin aux crayons de couleur sur feutre,2019

Léa Belooussovitch, d’où vous est venue l’idée de transposer des photographies d’actualité en dessin ?

Il y a cet attrait pour l’image qui serait allée « trop loin ». Trop loin dans le voyeurisme ou dans la cruauté... Mais aussi dans le rapport physique du photographe au photographié. Car les images que je choisis respectent une certaine logique : il y a toujours une proximité avec le sujet. Ce sont des images de l’ordre du vulnérable, des images volées - les personnes sont photographiées sous la contrainte, elles n’ont pas choisi d’être photographiées. Ce sont des images de l’ordre de la douleur. Je choisis des images qui franchissent un certain seuil que je définis selon un certain nombre de critères et donc, les transposer sur le feutre, c’est les transposer sur une matière sensible qui est organique, physique. Il s’agit de textile, donc quelque chose que nous portons parfois... Et puis, dans le sens où ce sont des images de victimes, de personnes blessées, vulnérables, il y a cette idée de les transposer sur un support qui recevrait cette image de manière protectrice, qui envelopperait la nature de l’image. Enfin, il y a le processus de flou. Le flou est à la fois mental et en même temps il vient d’une technique : le crayon sur le feutre ne fait pas un trait précis et net comme sur du papier...

« Je tente toujours de choisir une forme qui servira le propos »

C’est une façon d’atténuer l’effet violent d’une photographie de presse ?

L’idée du flou c’est de s’évader peut-être vers quelque chose... Mais en ayant toujours un ancrage dans la réalité, notamment à travers le titre de l’œuvre qui correspond à l’événement de l’actualité représenté sur la photographie et qui donne donc un indice au public. C’est de l’ordre de l’émotionnel qui se présente aux yeux. Il y a beaucoup de personnes qui me disent que même si elles ne parviennent pas à voir de quoi il s’agit, elles sentent qu’il y a là-dessous des chairs, du feu, des choses dramatiques... La violence est atténuée, mais elle reste en sous-couche. C’est vraiment ce que j’essaye d’obtenir. Qu’on sente une sensation d’oppression ou de blessure... C’est aussi pour cette raison que je laisse toujours une bande blanche en haut du dessin. C’est une manière de stipuler qu’il y a eu une démarche de recadrage et qu’on est pas dans l’abstrait pur.

Est-ce votre sentiment aussi que, lorsqu’on voit un événement qui nous traumatise, on a une empreinte de l’événement en soi qui est justement confuse, floue ?

Oui, un souvenir ! Une sorte de rémanence... En soi, on arrive plus à être précis parce qu’on ne veut pas ou parce que c’est lié à un traumatisme...


Léa Belooussovitch, Série Relatives, Mexico City, Mexique, 3 mars 2019 », Dessin aux crayons de couleur sur feutre, 2019

Et est-ce que c’est ce qui nous arrive avec des images de l’actualité ?

Je pense qu’on les oublie peut-être un peu vite. Il y a effectivement quelques images qui nous marquent, comme le petit garçon, Aylan, sur la plage... Pourquoi celle-ci et pas une autre ? Ce sont aussi des questions qui se posent. Les images que je choisis ne sont pas des images très connues, elles n’ont pas eu forcément une grande circulation. Je ne choisis pas des images qui ont fait la Une des journaux par exemple. La précision d’une photographie reste très ancrée, mais on finit par l’oublier. L’idée du dessin c’est justement d’avoir quelque chose qui s’ancre dans la tête, mais qui fasse appel à l’imaginaire. Car tout ça est aussi un devoir de mémoire.

Pour vous quel rôle doit avoir l’artiste face à l’image ? Il doit être critique ? Il doit être créateur ?

Je considère que j’utilise ce qui existe dans le réel - ce qu’on reçoit, les données, ce qu’on subit parfois - et j’essaye d’assimiler cela, puis de le faire passer par une série d’étapes. À partir de cette matière-là, surtout j’essaye d’en choisir une forme. Je tente toujours de choisir une forme qui servira le propos. Je pense que l’artiste fait des images et donc par rapport à tout ce qui existe en termes d’images aujourd’hui, au stade où on est dans notre relation à l’image, il faut bien vivre avec et voir quelles peuvent être les dérives, aborder tout cela par l’art, par l’œuvre... L’artiste en est le générateur à mon sens.


Léa Belooussovitch, Série Relatives, « Dhaka, Bangladesh, 21 février 2019 », Dessin aux crayons de couleur sur feutre, 50x60cm, 2019

Léa Belooussovitch, Série Relatives, « Gaza strip, 17 octobre 2018 », Dessin aux crayons de couleur sur feutre, 2019

Propos recueillis par Jean-Baptiste Gauvin

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