« Papami », c’est le surnom du photographe camerounais Michel Kameni âgé de plus de 80 ans. Son travail a été redécouvert par un jeune photographe français, Benjamin Hoffman, qui souhaite révéler son œuvre aux côtés d'un autre passionné de la photographie, Lee Shulman. Récit. 


Portrait de Papami © Benjamin Hoffman

Quand tout commence dans un taxi… Ce jour-là, Benjamin Hoffman, en visite à Yaoundé au Cameroun, est bloqué dans les embouteillages. Le chauffeur dévie, change de quartier, et passe par un coin de la ville où Benjamin ne serait jamais allé seul. Rebelote. Un nouvel embouteillage. Tandis que la voiture fait du surplace, il regarde à travers la fenêtre. Quelque chose l’intrigue. Il devine la façade surannée d’un vieux studio photo. « Quelque chose m’a appelé », confie-t-il aujourd’hui, plein d’enthousiasme encore de cette découverte, « j’ai demandé à la personne qui m’accompagnait de m’attendre dans le taxi et je suis allé voir de plus près. À l’intérieur, un type m’a lancé : “Il veut quoi, le blanc ?”. J’étais un peu troublé, mais très curieux, aussi… » Alors, Benjamin lui demande quel est ce studio photo où il se trouve, si l’individu est lui-même photographe. « Non, c’est mon père », lui répond l’homme, puis il va dans l’arrière-boutique et revient avec un énorme carton. « C’était comme dans un film », témoigne Benjamin, « le carton s’est posé dans un amas de poussière et j’ai vu des clichés saisissants jaillir de l’intérieur. »

© Michel Kameni

130.000 négatifs

Immédiatement, Benjamin éprouve de l’affection pour ces images. « Je commençais à les toucher, à les trier naturellement… ». Il reste deux heures dans le studio à contempler des centaines de photographies. Il finit par acheter quelques tirages et rentrer avec à Paris où il habite. Commence alors une période où il ne pense plus qu’à ça. « C’est devenu obsessionnel », dit-il aujourd’hui, se remémorant comment il s’est lancé dans cette grande aventure. Pendant plus d’un an, il va alors se rendre au Cameroun et rencontrer un à un les enfants du photographe avec comme objectif d’approcher ce dernier. Tâche difficile. Il doit vaincre la défiance naturelle des enfants à son égard. Expliquer son projet. Se présenter, notamment son propre travail de photographe. Et dire combien il croit qu’il y a un réel intérêt à faire découvrir le travail de Papami aux yeux du monde. Car, depuis des années, les photographies de leur père dorment dans des cartons. Entre 120.000 et 130.000 négatifs réalisés entre les années 1960 et 1980. Un chiffre vertigineux. Surtout quand Benjamin se rend compte que la plupart des images sont techniquement irréprochables. 

© Michel Kameni 

“Mon fils”

La chance de Benjamin est que les photographies de Papami ont toutes été classées, répertoriées. Il a pu donc assez vite entamer un travail de défricheur. Tandis qu’il réalise cette tâche, il finit par rencontrer Papami. C’est une révélation. Sa personnalité le touche. Entre les deux photographes, le courant passe immédiatement. « Aujourd’hui, il m’appelle “mon fils” », relate Benjamin, un brin d’émotion dans la voix. Michel Kameni dit « Papami » s’enthousiasme aussi de cette rencontre. Il souhaite surtout partager son savoir-faire. Il confie avec joie ses secrets de tirage au jeune photographe. Et puis, il y a son histoire personnelle qui émerveille. Comment est-il parvenu à devenir ce photographe alors qu’il est originaire d’un coin reculé du Cameroun et qu’enfant, il élevait des chèvres ? Il le devra à son oncle. Ce dernier a été photographe dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale. Quand il rentre au Cameroun, il va chercher son neveu dans la campagne camerounaise, l’emmène dans la capitale Yaoundé, l’inscrit à l’école et lui apprend la photographie. Papami est ensuite embauché par l’administration coloniale française pour faire des photographies d’identité, jusqu’à ce que survienne l’indépendance et qu’il finisse par ouvrir son studio de photographie en 1963 à Yaoundé. 

 © Michel Kameni

Bal

C’est alors que les habitants de la ville défilent dans son studio. Ils se plaisent à poser devant son objectif, souvent vêtus d’une tenue spéciale. Certains viennent déguisés en cow-boys parce qu’ils ont vu Zorro et les films de John Wayne au cinéma. Papami a acheté un pistolet en plastique pour l’occasion. Certains posent avec leurs scooters, fiers d’eux-mêmes, prenant la pose. D’autres viennent pour un mariage, pour un événement particulier. Si Papami a réalisé des portraits dans la veine de ceux que faisaient les photographes Seydou Keïta et Malick Sidibé, il ne les connaissait pas et il a développé son style tout seul. Un « excellent portraitiste », estime Benjamin qui affirme que le photographe travaillait surtout avec minutie la lumière. Pas une image, en effet, n’échappe à un traitement extrêmement délicat. On sent que Papami savait mettre en valeur ses sujets. Souvent, une émotion passe sur leurs visages, cristallise leurs expressions, donne à voir un trait de caractère. Il semble que Papami possède un véritable talent pour révéler l’âme de quelqu’un, la faire figurer dans un corps, la voir traverser un œil. C’est le cas par exemple de cet homme qui semble attendre, le visage crispé, l’air grave. Le cas aussi de cette femme en tenue de mariée et qui paraît penser à son devenir. À propos de devenir, celui de Michel Kameni est plein d’espoir. Non seulement son œuvre pourrait parcourir le monde - deux expositions sont déjà prévues (une à Londres et l'autre à Tel Aviv), un livre a des chances de voir le jour - mais il espère aussi retrouver la vue après une opération des yeux, lui, le photographe qui a passé plus de soixante ans à regarder avec eux un joli bal de jeunes gens passés dans son studio. 

 © Michel Kameni

 

 
​​​​​© Michel Kameni

 

© Michel Kameni

 

 
© Michel Kameni 

 


© Michel Kameni 

 

 © Michel Kameni

Par Jean-Baptiste Gauvin

 

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