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Un documentaire relate comment la photographie a soudé la communauté transgenre en Argentine et lui a permis de crier son identité. Le réalisateur Quentin Worthington est parti à la rencontre des gardiennes de cette mémoire libre et douloureuse. 


© Archivo De La Memoria Trans

Ce sont des heures intimes qui ont été enregistrées dans un espace clos et propice à la liberté individuelle, à l’abri des regards, dans une ferveur amicale et allègre. Des photographies clandestines faites par des personnes transgenres lorsqu’elles se retrouvaient dans des moments qui n’appartiennent qu’à elles. En Argentine, à cette époque, dans les années 1980, être transgenre est illégal. Cela vous condamne à la marginalité et à la persécution policière dans un pays traversé d’abord par une dictature puis par un régime qui continuait d’en subir les conséquences. 

Dans ce contexte, la photographie constituait un rempart à la ségrégation. Elle permettait non seulement de s’affirmer grâce à l’image, mais aussi de se souvenir des membres d’une communauté fragile. Nombreuses ont disparu à travers des assassinats, des suicides, le péril du SIDA, et des maladies liées à des traitements inadaptés qui résultaient de leur exclusion du système de protection sociale… La photographie témoigne de leur existence au fil des âges - certaines images remontent jusqu’aux années 1910 ! 


© Archivo De La Memoria Trans

Se souvenir 

Plusieurs femmes trans de la communauté ont décidé de former un collectif, l’Archivo De La Memoria Trans Argentina, pour conserver ces photographies, être sûres qu’elles ne disparaissent pas. « Quand j’ai découvert ce projet d’archives, je me suis pris de passion pour ce sujet », raconte Quentin Worthington qui s’est lancé dans ce documentaire, constituant ainsi une autre archive pour cette communauté. « La photographie a un pouvoir très fort. Elle leur a permis de se fédérer, de s’affirmer et de se souvenir ». 

« Ces photographies sont d’autant plus importantes qu’elles permettent souvent d’identifier une personne disparue et faire le récit de leur vie sous leur vraie identité. Nombreuses sont celles qui refusèrent d’être enterrées et remémorées par leur nom de naissance, et ces photographies offrent une manière de respecter leur mémoire », précise Quentin Worthington. D’où l’importance de les conserver avec soins. Pour cela, le collectif a su s’entourer de professionnel.le.s de l’image qui leur ont appris à se servir de scanner, à manier les photographies avec des gants blancs et à les classer, avec l’idée qu’elles deviennent autonomes dans la protection et la promotion de leurs propres Archives. 


© Archivo De La Memoria Trans

Vers la liberté 

Il est touchant de voir la différence entre les photographies prises en Argentine dans l’intimité d’une chambre et celles prises par les rares exilées aux États-Unis ou en Europe qui jouissaient, elles, d’une plus grande liberté. On les voit poser devant Notre-Dame-de-Paris en robe et talons ou profiter librement d’un bain de soleil sur une plage en Italie. Des photographies qui faisaient rêver la communauté restée en Argentine et qui renforçait la détermination de leur combat. 

Avec ce documentaire et cette entreprise de conservation des photographies, les membres du collectif ont été invité.e.s à de nombreux évènements, par exemple à Madrid au Musée Reina Sofia et plus récemment à un festival de cinéma à Paris. À chaque fois, c’est l’occasion pour elles de s’exprimer publiquement, d’apprendre à parler de leur histoire et de sensibiliser un public à leur lutte. Un premier pas vers ce que l’une d’elles appelle une « réparation historique ». 


© Archivo De La Memoria Trans

 


© Archivo De La Memoria Trans

 


© Archivo De La Memoria Trans

 


© Archivo De La Memoria Trans

 

Par Coline Olsina & Jean-Baptiste Gauvin

 

La page Facebook du collectif : https://www.facebook.com/archivotransarg/ 

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