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Avec Ce jour-là, les photographes sont invités à raconter les coulisses d’une de leur photographie. Aujourd’hui, le photographe Marco Barbon raconte une halte aux Tombeaux Phéniciens de Tanger. 

« Ce jour-là… j’étais à Tanger, il était environ neuf heures du matin et il soufflait un vent très fort - ce vent qu’on appelle, dans la cité du détroit, le ‘chergui’. J’étais sorti à l’aube - comme souvent quand je travaille à un projet photographique - et m’étais promené pendant au moins deux heures dans le quartier de Marshan, sur les hauteurs de la ville, pour prendre des photos. C’est l’un de mes quartiers préférés ; la lumière y est très belle, surtout tôt le matin et en fin de journée. En venant de la rue de la Kasbah, ce jour-là, après avoir longé les jardins de l’ancien consulat italien, j’avais traversé la plaine où se dressait autrefois le stade Municipal et, dévalant la pente qui descend à la plage Merkala, j’avais fini par arriver jusqu’aux pieds du quartier de la Vieille Montagne, où j’avais pris encore quelques photos.

Avant de rentrer à l’appartement où je logeais, j’avais décidé de faire une halte aux Tombeaux Phéniciens. C’est un lieu connu par tout tangérois qui se respecte, et assez fréquenté aussi par les touristes, car on peut y avoir une très belle vue sur le détroit et, par temps clair, apercevoir le profil sinueux de la côte espagnole se détacher à l’horizon. D’habitude, les rochers et le terrain vague qui se trouve juste derrière sont remplis de monde et résonnent des voix des familles qui y viennent pique-niquer et des cris des enfants qui jouent au football. Mais les jours de vent, surtout le matin de bonne heure, il y a peu de monde et il peut même arriver de s’y retrouver tout seul…, comme c’était le cas apparemment ce jour-là.


A l'entree du lieu-dit des Tombeaux Phéniciens, Tanger, 2015 © Marco Barbon

Perdu dans mes pensées et épris du spectacle qui s’offrait à mes yeux, je suis resté assis une bonne demie heure sur les pierres rongées par le temps, avant de m’allonger pour regarder les nuages qui traversaient le ciel d’est en ouest. Il n’y avait rien d’intéressant pour moi à photographier dans cet endroit de carte postale  ; de toute manière le tour du matin avait été satisfaisant et jusqu’à la fin de l’après-midi j’aurais pu mettre de côté mon appareil (le soleil commençait à monter vite dans le ciel, et la lumière aurait été bientôt trop intense). Je goûtais donc à ce moment de repos, avec la perspective de rentrer à la maison pour prendre mon petit déjeuner.

Au moment de partir, avant de rejoindre la route goudronnée et le brouhaha de la ville qui commençait petit à petit à se réveiller, je me suis retourné pour contempler une dernière fois le paysage… C’est là que j’ai remarqué, posées sur la chaussée, deux colonnes fantasques en style ionien (je les avais déjà vues auparavant, mais je n’y avais pas vraiment prêté attention) ; la lumière sableuse qui enveloppait le paysage et le jaune doré de la pelouse ont aussi attiré mon regard, avec les palmiers secoués par le vent, dont l’un projetait son ombre sur le mur d’une villa voisine. Cette vue, digne de la scénographie d’un film orientaliste de série B, avait - me semblait-il - quelque chose d’étrange, de surréel, presque dramatique… Sous l’emprise de ce sentiment d’inquiétante étrangeté, j’ai déployé le soufflet de mon Voigtlander Bessa 667, j’ai réglé l’appareil, cadré et déclenché. C’est seulement au moment où j’ai fait développer le négatif, quelques semaines plus tard, que je me suis aperçu que, ce jour-là, sur la pelouse devant moi, partiellement caché par la maisonnette qui fermait du côté gauche mon champ visuel, il y avait un homme étendu par terre (depuis combien de temps déjà?), un dormeur au milieu des herbes, que je n’avais pas remarqué. Preuve que nous avons rarement conscience de tout ce qui se passe sous nos yeux, et que l’appareil photo est souvent un meilleur témoin que nous. »

 

Par Marco Barbon

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