C’est un JFK en pleine ascension politique que la pellicule a immortalisé, le teint hâlé et la nuque baignée de lumière, à Hyannis Port, fief historique des Kennedy sur la presqu’’île de Cape Cod, dans le Massachusetts, en juillet 1958. Un autre portrait, pris le même jour, saisit John un petit cigare cubain entre les doigts, le regard songeur, comme tourné vers un avenir que lui seul devine.
Ces clichés sont ceux d’un certain Jacques Lowe, un survivant de l’Holocauste et jeune immigré qui, à seulement 28 ans, deviendra le photographe personnel du président John F. Kennedy. Fasciné par ce « jeune photographe doté d’un sens de l’humour presque aussi prononcé que son accent allemand », le photographe de formation Steele Burrow, devenu réalisateur, en a fait le héros de son brillant documentaire, bâti sur plus de dix heures d’entretiens et des centaines de photographies inédites des Kennedy.
Né Jascha Lülsdorf à Cologne en 1930, caché près de deux ans avec sa mère au sous-sol d’un restaurant pour échapper à la Gestapo, il embarque pour les Etats-Unis à la fin de la guerre avec un appareil photo pour seul bagage. Sa fille Victoria Allen rapporte que pendant la traversée, quand les gens lui demandaient ce qu’il comptait faire en Amérique, il répondait avec assurance : « Je serai photographe. » Et quand on lui rétorquait : “Non, tu travailleras à l’usine.” Lui répétait : “Non. Je serai photographe.” Et c’est exactement ce qu’il est devenu. »
Bobby Kennedy, le frère cadet de JFK, est le premier à lui ouvrir la porte du clan. En 1956, Jacques Lowe, jeune reporter indépendant, le photographie à Washington. Conquis, Bobby l’invite à dîner, puis à Hyannis Port. Jacques tire 124 portraits de ses enfants : pris sur le vif, tendres et lumineux. Séduit, Bobby en réclame aussitôt un second jeu pour son père.
« A minuit, mon téléphone a sonné », relate Jacques Lowe. « La voix a dit : “Ici Joe Kennedy.” Joe Kennedy était une légende. J’ai cru qu’un ami me faisait une blague. J’ai répondu : “Ici le Père Noël.” Il a dit : “Non, c’est Joe Kennedy. Bobby m’a offert ces photos. Ce sont les plus belles que j’aie jamais vues. Viendriez-vous photographier mon autre fils ?” »
L’« autre fils », c’est John Kennedy. Mais cette séance photo dominicale est loin de l’enchanter. En pleine campagne de réélection pour son siège de sénateur, il vient de passer dix jours sur les routes. Harassé, il rêvait de faire de la voile ou d’aller nager, pas d’enfiler son costume de sénateur et de prendre la pose. La séance est sur le point de virer au fiasco. « Il était très difficile à atteindre », révèlera Jacques Lowe en entretien.
Jackie, elle, essaie de détendre l’atmosphère. « Vers la fin de la séance, Jackie est entrée avec Caroline. Il s’est enfin détendu. » Le cliché du couple avec leur fille Caroline jouant avec le collier de perles de sa mère est l’un des plus attendrissants de la famille.
Trois mois plus tard, John Kennedy en personne rappelle le photographe pour se confondre en excuses de son attitude passée, et lui demande de le suivre pendant la campagne des primaires. Les deux hommes ne se quitteront plus. Jacques Lowe ne demande jamais rien, ne dirige pas. « J’étais toujours comme une mouche sur le mur », confie-t-il.
Steele Burrow, un photographe de formation devenu cinéaste, y voit bien plus qu’une méthode : « L’invisibilité de Jacques n’était pas seulement une technique. C’était presque une disposition. Il avait passé des années à apprendre à ne pas être vu, et cette expérience de survie par l’effacement ne l’a jamais quitté. L’ironie, c’est que cette invisibilité a produit certaines des images les plus indélébiles du 20e siècle. »
S’ensuit la course à la Maison-Blanche. Sur l’une des images les plus saisissantes, prise à l’aéroport de Portland à l’automne 1959, John Kennedy descend de l’avion sur un tarmac désert : deux personnes sont venues l’accueillir. « Il a posé le doigt dessus et a dit : “Personne ne s’en souvient aujourd’hui.” Il voulait dire que personne n’était venu le voir. Lui s’en souvenait. »
Une image devenue célèbre montre John Kennedy et Jackie, très élégants, attablés dans un diner de l’Oregon, parfaitement anonymes. Six mois plus tard, comme le note Jacques Lowe, « il était devenu l’être humain le plus connu des Etats-Unis. Les gens ont du mal à croire que les Kennedy étaient simplement assis là, sans que personne ne les reconnaisse. »
Un autre portrait, réalisé lors d’une conférence de presse dans le Nebraska — cadrage serré sur le profil du sénateur, une rangée d’objectifs braqués sur lui comme des projecteurs hollywoodiens — ornera les affiches de campagne et inspirera le profil du demi-dollar américain à son effigie. Mais Jacques Lowe capte aussi des moments plus sombres.
A Coos Bay, bastion ouvrier de l’Oregon acquis à son concurrent à la primaire démocrate Hubert Humphrey, Kennedy échoue à convaincre les dockers. Jacques Lowe le cadre de dos, seul sur un bateau, déçu, face aux eaux du Pacifique. « C’étaient tous des démocrates, des cols bleus. Il sentait bien qu’il avait l’air élitiste, qu’il parlait comme un élitiste, et qu’il ne parvenait pas à les atteindre », confie le photographe.
D’après Steele Burrow, « Jacques comprenait la solitude de l’ambition d’une manière que la plupart des photographes n’auraient même pas perçue. Il voyait un peu de lui-même dans cet homme. »
Son regard sur Jackie obéit à une tout autre grammaire. Là où JFK ignorait l’objectif, elle le convoquait. Ancienne photographe pour un quotidien de Washington, elle parlait lumière, ombre, composition.
Le portrait de la future première dame en robe à carreaux jaunes et blancs devant la maison de Georgetown tire sa force de cette complicité : regard franc, maquillage quasi absent, un dépouillement à l’os. « Kennedy le poussait vers le sens, vers des images qui racontent une histoire. Jackie le poussait, peut-être inconsciemment, vers la beauté », analyse Steele Burrow.
Jacques Lowe sera pourtant le témoin privilégié de l’aura grandissante de John. Il captera la ferveur des bains de foules de plus en plus immenses, le charisme, le magnétisme de Jack se transformant en JFK de plus en plus ravageur, suivra son rythme fou d’insomniaque. Jusqu’au 20 janvier 1961, jour de l’investiture.
Au lendemain de ce jour historique, il déclinera le poste officiel de photographe de la Maison-Blanche mais reste dans l’ombre du président. « Il a refusé le titre parce qu’il tenait à son indépendance. Cela lui a coûté en prestige, mais il ne l’a jamais regretté », note Steele Burrow.
Il sera le premier à le photographier dans le bureau ovale de la Maison-Blanche. Jamais Kennedy ne lui demandera de quitter la pièce. Ni pendant les réunions des chefs d’états-majors, ni quand ses enfants le rejoindront. Sur un tirage signé, Jacques Lowe et JFK sont penchés ensemble sur des documents dans le Bureau ovale, le globe terrestre à portée de main, le drapeau américain dans la pénombre.
Même officieusement, le photographe suivait encore JFK partout. Sauf à Berlin, où il ponctuera son discours du célèbre « Ich bin ein Berliner ». En ce mois de juin 1963, Jacques ne peut se résoudre à retourner en Allemagne. Le traumatisme de l’enfance brûle encore. Ce sera le seul moment cardinal de la présidence de JFK qu’il ne photographiera pas, loin d’imaginer qu’elle touche déjà à sa fin.
Le 22 novembre 1963, Jacques Lowe descend la Sixième Avenue après une séance photo à Central Park. « Je savais que quelque chose d’étrange se passait. Et soudain, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas de circulation, pas de voitures. […] Un homme m’a dit : “Quelqu’un a tiré sur le président.” J’ai dit : “Quel président ?”. Il a répondu ‘‘Le président Kennedy.’ » Ce jour mettent sa carrière et l’espoir de tout un pays en berne.
Après les assassinats successifs de John et Bobby Kennedy, puis de Martin Luther King, le photographe, dévasté, s’exile en Europe. Il pose son appareil et n’y touchera plus pendant dix-huit ans, jusqu’à son retour aux Etats-Unis. Il entrepose alors ses 40 000 négatifs dans un coffre de la banque JP Morgan Chase, au sous-sol du 5 World Trade Center.
Quand son ami collectionneur Frank Harvey l’avait pressé de les déménager après l’attentat de 1993, Jacques avait ri : « Tu crois vraiment qu’ils vont faire tomber le World Trade Center ? » Le 11 septembre 2001, quatre mois après sa mort, tout disparaît. Sa fille Thomasina obtient l’accès au site : le coffre est intact, la porte ouverte mais l’intérieur est vide.
Sur la table de la cuisine du loft familial de Tribeca, elle exhibe un sac en plastique contenant quelques cendres. « C’est tout ce qui reste des 40 000 négatifs ». Par miracle, Frank Harvey, qui avait rassemblé près de 400 tirages signés, en a sauvé une petite partie. Cette collection privée, dont des centaines de photographies inédites sont dévoilées dans le film, constitue le plus important fonds survivant de son œuvre.
La dernière image de Capturing Kennedy montre un tirage dédicacé par JFK lui-même, à l’encre blanche, avec ces mots : « Pour Jacques, qui était là au début et à la fin ». Jacques Lowe ne savait pas encore combien ces mots seraient prémonitoires. Le survivant de Cologne, débarqué en Amérique avec un appareil pour seul horizon, aura bâti le mythe de Camelot. Et offert aux Américains les plus beaux portraits de son plus jeune, son plus populaire et fulgurant président.
Capturing Kennedy (2025), un film de Steele Burrow, est disponible en VOD.