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Journal de confinement : vivre seule

Journal de confinement : vivre seule

Dans la septième partie du journal qu’elle tient régulièrement durant la crise du COVID-19, avec une image, un texte et une chanson par jour, la photographe new-yorkaise Gaia Squarci évoque la solitude à laquelle elle se trouve confrontée et au spectre d’une période de transition après le confinement.

5 avril 2020

De l’autre côté de la rue, quelqu’un joue If You Leave Me Now, Chicago.  C’est le genre de chanson qui me réveillait le dimanche matin quand mon père faisait cuire des œufs. Cela me transporte dans un monde scintillant où je n’ai jamais vécu, car j’imagine mes parents dans leur vingtaine, en jeunes amoureux. C’est le genre de chanson qui ne pourrait pas être plus éloigné de ma réalité actuelle, et peut-être à cause de cela, je suis étrangement heureuse qu’elle vienne se glisser dans mes oreilles.

« Je veux garder le contrôle. Je sens que je ne peux rien contrôler dans ma vie en ce moment  », m’a écrit un ami l’autre jour. J’y ai pensé, et j’ai réalisé que j’avais le problème inverse. Je rencontre rarement la personne avec qui je vis et j’ai l’impression de vivre seule. Il y a beaucoup de choses que je ne peux pas faire, mais je ne les vois même pas comme une option, et j’ai un contrôle total sur mon univers, le plus petit où j’aie jamais vécu. Ici, rien n’arrive si je ne le fais pas arriver. Chaque jour, je m’assois à mon bureau durant un nombre incalculable d’heures. Mes priorités sont le travail, manger sainement, faire de l’exercice sur de la musique techno plutôt que pratiquer le yoga. Je réponds aux messages avec un certain retard, personne ne m’interrompt pendant que je lis, personne ne brise mon silence. Quoi que je fasse, c’est moi qui décide.

Je suis sociable, en général, mais il m’a fallu beaucoup de temps pour y arriver, et j’ai toujours compté sur la capacité de bons amis à me faire sortir de moi-même et à m’entraîner dans une conversation, me faire monter en voiture, m’emmener dans un parc, sur une piste de danse, à la mer. Ces jours-ci, je suis en contact avec 10 personnes par jour, en moyenne, par le biais de messages ou d’appels, mais il est difficile de laisser entrer quelqu’un, le laisser m’approcher. Difficile de se sentir comme les soirs où on se retrouve avec des amis, après une journée de travail, encore physiquement et mentalement tendus, et au bout d’un moment, on commence à oublier le temps, à se détendre, en accordant aux autres un peu de pouvoir sur nous.


© Gaia Squarci

Je vais bien, dans mon monde que je regarde se rétrécir, mais je suis plus insulaire que jamais. Les barrières que j’ai créées pour me protéger ne sont pas complètement tombées au fil des ans. Je préserve mon espace, j’ai rarement confiance, et mon uniforme de soldat doit un peu ses couleurs à New York. Maintenant que nous sommes tous touchés émotionnellement, je découvre comment mon système immunitaire réagit à la crise: je ne ressens rien. Je suis triste et inquiète en suivant les nouvelles, j’essaie d’avoir de l’espoir pour les patients qui luttent pour la vie, dans mon voisinage et au loin, mais je ne peux pas identifier de sentiments personnels plus profonds, plus spécifiques. Hier, je me suis disputée avec ma mère au téléphone. Je lui ai raccroché au nez, distante mais indifférente. Parfois, j’ai l’impression terrible de voir de mes propres yeux ce qui se passe derrière les portes closes, de m’autoriser à laisser entrer la douleur en moi.

Je sais que cette deuxième épaisseur de ma coquille va se détacher, à un moment ou à un autre, mais j’ai peur des traces qu’elle pourrait laisser. Partager mon espace physique et émotionnel m’a rendue plus souple. Cela m’a obligée à trouver constamment de nouvelles manières d’être moi-même. Cela m’a appris à consacrer du temps aux autres même lorsque je pensais que je ne le pouvais pas, cela m’a rendue moins intransigeante, et m’a montré qu’il était normal de déprimer. J’espère que je ne désapprends pas trop en étant seule.

Hier, j’ai eu une longue conversation avec Jeremy Goc, immunologue à Weill Cornell Medicine. Selon lui, la vie ne reviendra pas à la normale avant qu’un vaccin ne soit mis au point en 2021, mais dans les prochains mois, nous reprendrons lentement le travail, en respectant la distance sociale de sécurité, entre autres précautions.

L’idée de cette transition m’angoisse. Je me souviens d’un jour où j’ai vu se profiler les Açores, depuis un bateau sur lequel j’avais traversé l’océan. Il était parti du Canada, et j’avais passé deux mois à bord avec les mêmes 15 personnes. Un petit monde étrange qui était devenu mon “chez moi”. Les lumières de la côte brillaient à travers une aube mouillée. Je pouvais imaginer tant de gens derrière ces lumières, et ce que je voyais m’emplissait d’émerveillement et d’inquiétude.

Par Gaia Squarci 

Gaia Squarci est photographe et vidéaste. Elle partage son temps entre Milan et New York, où elle enseigne le multimédia à l’ICP (International Center of Photography). Elle collabore avec l’agence Prospekt et Reuters. Ses photographies ont été publiées dans le New York Times, le New Yorker, Time Magazine, Vogue, The Guardian, Der Spiegel, entre autres. Son travail a été exposé aux États-Unis, en Italie, en France, en Suisse et au Royaume-Uni.

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