Blind Magazine : photography at first sight

Le projet Lonka : les visages des survivants de l’Holocauste

Projet Lonka
Joseph Alexander est né en 1922 à Kowal, en Pologne et grandit à Blonie. En 1939, l’Allemagne nazie envahit la Pologne et fin 1940, son armée fait transporter les Juifs de Blonie vers le ghetto de Varsovie. Joseph parvient à s’échapper vers Kowal avec deux de ses frères et soeurs grâce à son père qui a soudoyé des gardes. C’est la dernière fois qu’il voit le reste de sa famille. De Kowal, les nazis l’envoient dans 12 camps de concentration différents. Après le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943, il est sorti d’Auschwitz pour nettoyer les ruines du ghetto puis renvoyé dans des camps en Allemagne. Les troupes américaines le libèrent en 1945. Il émigre aux États-Unis en 1949, et a continué à travailler comme tailleur à Los Angeles et est une voix importante pour la mémoire de l’Holocauste. © Davis Factor

On a dit qu’« écrire de la poésie après Auschwitz est barbare », dans la mesure où même la poésie – le premier des arts – nous incite à faire face à l’inexplicable. On pourrait alors supposer que tout art né d’une tentative d’interprétation du mal absolu est voué à l’échec. Mais qu’en est-il des nombreux livres, expositions et productions théâtrales qui trouvent leur origine dans notre quête d’appréhension de l’Holocauste ? Parmi ceci, notons l’utilisation des portraits photo de survivants qui nous montrent les visages de ceux qui ont eu la chance d’échapper au régime nazi et que l’on honore aujourd’hui du simple fait qu’ils y ont survécu. 

Des livres tels que When They Came to Take My Father de Mark Seliger, qui a fait date, ont exploité cette veine en présentant de nombreux survivants, tous photographiés dans divers endroits par le même photographe. L’ouvrage glaçant The Irreversible de Maciek et Agnieszka Nabrdalik présente de poignantes photographies en noir et blanc d’hommes et de femmes qui semblent réchappés des ténèbres. Tous deux ont contribué à l’élaboration d’un modèle permettant d’examiner ce vaste groupe d’individus. En outre, Martin Schoeller, B.A. Van Sise et d’autres ont rassemblé de nombreuses images mettant en lumière des survivants qu’ils ont photographiés. C’est là qu’intervient le projet Lonka qui remet en question le récit dominant.

Projet Lonka
Peter Bachrach est né à Bielsko, en Pologne, en 1927, et Esther Lavon à Mikulas, en Slovaquie, en 1926. Tombés amoureux à l’adolescence à Mikulas, ils sont séparés lorsque Peter est embarqué vers un camp d’extermination en Pologne. Peter parvient à s’enfuir en sautant du wagon, et blessé, il rejoint des camarades opposants dans les montagnes slovaques. Esther survit également ailleurs dans les montagnes. La guerre finie, Peter part à la recherche de ses proches qui ont tous péri, puis se met en quête d’Esther. Elle qui ne pensait jamais le revoir, a un homme dans sa vie. Peter rejoint la Brigade Harel oeuvrant pour la défense israélienne et devient lieutenant-colonel. Il se marie et divorce trois fois et a trois fils issus de ses unions. Esther émigre en Israël en 1950 avec son mari. Le couple donne naissance à deux fils. Peter et Esther ne se sont pas revus pendant des années. © Rina Castelnuovo
Projet Lonka
Salomea Genin est née à Berlin en 1932 de parents juifs polonais et grandit en Allemagne nazie. Suite à la Nuit de cristal, son père s’enfuit. Elle ne le reverra plus. Sa mère s’exile alors avec elle et sa soeur en Australie, où Salomea reste jusqu’en 1954. En 1949, elle rejoint le parti communiste australien, puis retourne à Berlin en 1954 en tant qu’informatrice pour l’agence de police secrète Stasi de l’Allemagne de l’Est communiste. En 1963, elle s’y installe et prend conscience qu’elle travaille pour un « état policier ». Elle confesse alors ses activités à ceux qu’elle a espionnés. Elle vit aujourd’hui à Berlin et a rejoint l’association Child Survivors Deutschland – qui s’engage à aider les enfants survivants de l’Holocauste à surmonter leur traumatisme -, et a écrit le livre « Shayndl et Salomea », dans lequel elle décrit les effets de la lutte d’une famille pour sa survie dans l’ombre de la montée en puissance des nazis. © Kristian Schuller

En 2018 – quand les photojournalistes Jim Hollander et Rina Castelnuovo décident de s’attaquer au problème persistant de la sensibilisation du public à la Seconde Guerre mondiale et au régime nazi, en lançant le projet Lonka –, près d’un cinquième de la population française n’a aucune idée de ce que fut l’Holocauste, et plus de 40 % des Américains ne savent pas de quoi Auschwitz était le nom. La mère de Rina, Lonka (Dr. Eleonora Nass), a survécu à cinq camps de concentration et est devenue la source d’inspiration d’une tentative d’approche différente afin de conserver l’unicité des expériences individuelles que de nombreux survivants ont gardé pour eux.

Avec le projet Lonka, Jim et Rina décident d’aborder les choses avec le simple mantra d’un sujet et d’un photographe, ce qui va bientôt se répandre aux quatre coins de la planète et attirer de nombreux grands noms de la photographie. Désireux de participer – puisque la plupart des survivants sont très âgés et que plusieurs meurent chaque jour –, des photographes tels que Roger Ballen, Alec Soth, Marissa Roth, Gilles Peress, Lori Adamski-Peek et David Burnett se sont ralliés au principe du « pas de règles, mais avec un contrôle absolu » des directives données à tous. 

Projet Lonka
Nat Shaffir est né à Iasi, en Roumanie, en 1936. En 1942, lorsque la Garde de fer fasciste identifie sa famille comme juive, des gardes armés l’emmènent dans un ghetto voisin le jour même. Nat et ses sœurs ne sont plus autorisées à aller à l’école. Son père est envoyé en camp de travail en 1944. Nat, alors âgé de sept ans, est chargé d’apporter des rations alimentaires à ses sœurs. En 1945, après des jours de bombardements, les soldats russes libèrent le ghetto et quelques mois plus tard, son père revient du camp. En 1961, Nat Shaffir immigre aux États-Unis. © Dave Burnett
Projet Lonka
Stephen B. Jacobs est né à Łodz, en Pologne, le 12 juin 1939. Vivant à Piotrków, sa famille est séparée en 1944. Les hommes sont emmenés à Buchenwald et les femmes à Ravensbrück. Stephen survit grâce à la résistance souterraine dans les camps. Il est caché à plusieurs reprises au sein même du camp notamment dans un service de tuberculose où son père travaille comme aide-soignant et où les soldats allemants n’aiment pas patrouiller. Il est libéré par l’armée américaine au milieu d’un soulèvement dans le camp. La famille se réunit après la guerre et se réfugie en Suisse, puis aux Etats-Unis en 1948. Intéressé par l’art, il se tourne finalement vers l’architecture et obtient une maîtrise en architecture à l’institut Pratt en 1965. Il a conçu parmi les premiers hôtels-boutiques de New York mais également le mémorial de l’Holocauste à Buchenwald. Il décède le 14 décembre 2021. © Max Hirshfeld

Avec la mise en garde supplémentaire que « chaque photo doit être accompagnée de l’histoire d’une survie et d’une vie bien remplie », de nombreux photographes (dont je fais partie) ont sélectionné un sujet. Dans d’autres cas, les responsables du projet ont aidé à localiser les survivants. L’histoire de mon sujet, Stephen B. Jacobs, a attiré l’attention de mon producteur alors que nous commencions à rechercher des candidats, et bien que Stephen soit décédé depuis, sa « vie bien remplie » a été forte et engagée.

Le gros plan d’Andy Anderson sur les mains de Ben Ferencz, 99 ans, tenant son portrait dans son uniforme de soldat, pris il y a 80 ans, capture ce quelque chose d’ineffable qui se produit lorsqu’un créateur d’images reconnaît le cadeau qui lui est fait. Sur la photographie prise par Ohad Zwigenburg de Lia Hoover et Judith Barnea, des jumelles rescapées des expériences du Dr Mengele, on aperçoit deux ombres au mur derrière elles, tel un rappel effrayant de ce que l’on pourrait considérer comme « l’inexplicable », un effet qui ajoute de la gravité à un propos déjà difficile.

Projet Lonka
Né le 11 mars 1920 en Hongrie, Ben Ferencz n’est pas un survivant de l’Holocauste mais a participé à la libération des camps et à rendre justice pour les crimes commis. Arrivé aux Etats-Unis avec sa famille à l’âge de 10 mois, il échappe ainsi aux persécutions des juifs hongrois. Il obtient un diplôme de droit de Harvard en 1943. Il s’engage ensuite dans l’armée américaine et participe à la libération des camps de concentration et au Débarquement. Sorti sergent de l’armée, il retourne à New York et est recruté pour les procès de Nuremberg en tant que procureur en chef dans l’affaire des Einsatzgruppen, dans l’équipe juridique de Telford Taylor. Il travaille ensuite pour la Cour pénale internationale qui juge les personnes accusées de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. © Andy Anderson
Projet Lonka
Lia Hoover et sa sœur jumelle, Judith Barnea, sont nées en 1937 en Silésie, en Transylvanie (Hongrie). En 1942, leur père Zvi est emmené dans une unité de travail forcé sur le front russe. En 1944, alors que les deux filles ont six ans, la famille est déportée à Auschwitz. Le docteur Josef Mengele les choisit pour ses expériences médicales. Une fois, alors qu’il mène ses expériences sur elles, la mère des jumelles fait irruption dans la cabane et le supplie d’arrêter. En réponse, il lui injecte un produit qui la rendit sourde à vie. Les soeurs ont survécu avec leur mère, et après la guerre, ont retrouvé leur père. © Ohad Zwigenberg

Pourtant, tous ces visages et toutes ces histoires auront-ils un impact significatif, et donneront-ils un coup de frein au glissement vers un déni récemment apparu ? Les événements d’« art après Auschwitz » sont-ils condamnés à s’adresser à un seul public, à être vus et lus par ceux qui savent déjà quelque chose de l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire ? En fin de compte, les survivants qui doivent témoigner ont l’énorme responsabilité de partager leur histoire, quelle que soit la méthode ou le résultat. Pour combler ce gouffre béant qui se creuse chaque jour davantage, les récits de la brutalité de cet « enfer sur terre » devraient être obligatoirement dispensés dans toutes les écoles. Pourtant, au début de cette année 2022, seuls dix-neuf États américains ont pour obligation d’inclure l’enseignement de la Shoah dans les écoles. Les rappels constants sur les camps de la mort ne peuvent pas aller plus loin ; en effet, il est très difficile de transmettre la vérité sur la guerre à ceux qui n’y étaient pas, car les histoires des survivants sont extrêmement difficiles à transmettre.

La détermination de Rina et Jim à poursuivre cette mission est tout simplement miraculeuse. Porteur d’espoir, le projet Lonka est en cours et bien vivant. Il a été exposé à l’ONU, à la Willy-Brandt-Haus de Berlin et, plus récemment, sur la place Safra à Jérusalem, à l’extérieur de l’Hôtel de ville. Malheureusement, il y a quelques mois à peine, le portrait de Peggy Parnass, 94 ans, réalisé par Axel Martin, a été dégradé pour la cinquième fois depuis le mois d’avril dernier, ce que Jim Hollander décrit comme un acte anti-féministe et non antisémite, très probablement perpétré par des éléments farouchement ultra-orthodoxes. Et parce qu’on peut interpréter cela comme une forme d’antisémitisme, il est réconfortant de voir que le 20 janvier de cette année, la résolution israélienne pénalisant toute négation et déformation de l’Holocauste et des événements qui l’entourent a été adoptée par l’ONU. 

Projet Lonka
Madeleine Kahn est née en 1933 à Paris. En juin 1939, ses parents l’envoient chez sa grand-mère, qui vit à Stanesti de Jos Bukowina (Ukraine) pour les vacances. En août 1939, les frontières ferment, l’empêchant de rentrer en France. Après le pogrom de 1941 à Stanesti de Jos, elle est envoyée avec sa grand-mère et son cousin d’un an dans le camp de concentration de Transnistrie en novembre 1941. Elle est finalement sauvée par le consul de France en Roumanie qui l’emmène au consulat de Galatz. Gravement malade, elle est envoyée à l’hôpital des sœurs de Saint Vincent de Paul. La communauté religieuse la cache jusqu’en avril 1946, date à laquelle elle est rapatriée en France, à l’âge de 13 ans, et retrouve ses parents. Madeleine Kahn est devenue médecin, historienne et écrivain. Elle a déménagé avec son mari en Israël en 2014 et vit à Tel Aviv. © Tomasz Lazar
Projet Lonka
Harry J. Fransman est né à Rotterdam (Pays-Bas), en 1922. En 1940, sa famille déménage à La Haye après la capitulation des Pays-Bas face aux Allemands. Harry est envoyé en camp de travail puis à Blechhammer, un sous-camp d’Auschwitz, où il est détenu pendant trois ans. En 1945, il est mis dans un train pour Buchenwald, mais réussi à sauter de celui-ci. Il rejoint les Pays-Bas après la guerre et apprend que sa famille a péri aux mains des nazis. Artiste, il s’installe finalement en Australie et écrit plusieurs livres sur son expérience de l’Holocauste. © D-Mo Zajac

Comme l’écrit Jim, « …en Israël, l’Holocauste est partout. Les monuments, les histoires personnelles et les jours où les sirènes retentissent durant deux minutes, quand la nation tout entière s’immobilise dans le souvenir et l’hommage. » Il est donc normal qu’un projet de cette envergure et de cette ambition soit né dans le lieu même où des milliers de survivants se sont installés après la guerre, un lieu où les Juifs ne seraient plus persécutés, qu’ils pratiquent ou non leur religion.

Le projet Lonka est exposé au Musée et centre de tolérance de Moscou du 17 février au 15 mai 2022.

Projet Lonka
Mordechai Perlov, juif d’origine lituanienne photographié à 92 ans à Johannesburg (Afrique du Sud). Déporté par l’Armée rouge avec sa famille en juin 1941 du shtetl de Raseiniai vers le réseau de camps de travaux forcés soviétiques du Goulag, ses parents mourront de faim et de maladie. À 15 ans, il parvient à s’échapper. Il décède à l’âge de 93 ans, le 20 janvier 2020. © Roger Ballen
Projet Lonka
Dorothy Bohm (née Israelit) est née en 1924 à Königsberg (Prusse orientale), dans une famille d’origine juive-lituanienne. Elle vit sous le régime nazi jusqu’à l’âge de 14 ans, lorsqu’elle est envoyée par sa famille en Angleterre. À la gare, sa famille lui remet un appareil photo Leica, le début d’une vocation. Photographe de rue humaniste, Dorothy a été l’amie de photographes tels que Bill Brandt, Henri Cartier-Bresson, Brassaï et André Kertész. En 1971, elle cofonde la Photographers’ Gallery à Londres avec Sue Davies, devenant ainsi l’une des doyennes de la photographie britannique. En 2009, elle est nommée membre honoraire de la Royal Photographic Society. © Marissa Roth

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