Matthieu Gafsou : « La terre se fiche de nos conneries, elle va nous survivre » 

Dans « Élégies », et son premier chapitre « Glaciers », Matthieu Gafsou s’enfonce au cœur des glaciers pour mieux en éprouver la disparition. Entre fascination et désillusion, le photographe suisse compose un récit où l’intime rencontre le politique, et où le sublime se teinte d’une mélancolie lucide.

Les glaciers sont sans doute l’incarnation la plus manifeste du réchauffement climatique. Ils sont aussi les protagonistes de « Glaciers », premier chapitre de la série au long cours intitulée « Élégies » – soit « plainte douloureuse ». Un mot plein de poésie pour dire la violence du monde. Dans la continuité de « Vivants » et de son travail en général, Matthieu Gafsou poursuit ses réflexions autour de l’écologie. À ceci près qu’il choisit là une narration plus intime, plus physique. « Ici, la montagne fait partie d’une certaine normalité, voire même familiarité. Comme beaucoup, je randonne et je me suis essayé à l’alpinisme plus jeune », confie le photographe suisse. Le glacier ? Un élément fascinant, spectaculaire, dont on ne peut se lasser. « Une force inouïe, un truc énorme qui pourrait nous engloutir. » 

Élégies © Mathieu Gafsou
Élégies © Mathieu Gafsou

D’ordinaire bavard, les mots lui manquent lorsqu’il s’agit d’évoquer ces expéditions. Aucun doute : la montagne se vit. Et elle se vit dans tous ses paradoxes. « Si l’imaginaire lié aux glaciers est associé au sublime, il y a aussi quelque chose de l’ordre du champ de ruines : les glaciers reculent, l’accès est de plus en plus difficile. Le tout renforce une certaine vision romantique. » Plutôt que les chiffres et les études documentant leur disparition, Matthieu Gafsou partage une physicalité poétique – des images à la fois sensorielles et mélancoliques. 

Désenglacement imminent

« Arpenter le territoire, aller sur place » : chercher les images plutôt que les penser, les éprouver plutôt que les intellectualiser. Se fondre dans ce qui nous dépasse, regarder dans les yeux une nature qui continue de briller et tenter de saisir l’insaisissable. Se confronter aux éléments : au froid, à l’instabilité du sol, au bruit sourd de la glace qui travaille. Là-haut, le corps n’est plus spectateur, il devient mesure fragile. « Tout va bien », « Ça ira », peut-on lire sur certaines images. Il n’est pas question ici de rassurer les pessimistes des grands espaces. Nul besoin d’enfiler baudrier et grolle pour comprendre l’ironie : la montagne est un territoire mouvant, de plus en plus incertain. Et puis : « Si on fait abstraction de l’humain, tout va bien. La terre s’en fiche de nos conneries : elle va nous survivre. » 

Élégies © Mathieu Gafsou
Élégies © Mathieu Gafsou
Élégies © Mathieu Gafsou

Alors comment faire l’expérience du grandiose ? Et comment en rendre compte ? En pénétrant les entrailles du glacier, en imaginant qu’il nous envoie un signe de détresse, ou en confrontant l’infiniment petit à l’infiniment grand. Car dans ce projet, Matthieu Gafsou poursuit ses expérimentations plastiques. Il joue avec les deux états de l’eau pour évoquer le désenglacement imminent, il humecte ses propres tirages, altérant la surface même de l’image. L’œuvre devient elle aussi matière, vulnérable, instable.

Exposer ses contradictions

Ces tensions traversent aussi Trient, la vidéo présentée dans le cadre du projet. Le déplacement vers le glacier y devient une expérience en soi. Le regard n’est plus seulement celui du photographe, mais celui d’un dispositif technique – drone et caméra – qui conditionne notre manière de voir. Plus l’on avance, plus la présence de la machine se fait sentir : son bourdonnement envahit l’espace, une cacophonie s’installe. Le paysage, d’abord contemplatif, se charge alors d’une inquiétude diffuse. L’accélération du rythme, la superposition des images, la saturation visuelle produisent une forme de vertige. La fascination pour le sublime glaciaire se heurte à la matérialité triviale de l’outil qui permet de l’approcher. En intégrant le drone – objet emblématique d’une modernité technologique et consumériste – à son dispositif, Matthieu Gafsou ne contourne pas la contradiction : il l’expose. Il met en lumière l’ambivalence d’un geste artistique qui dépend des mêmes technologies que celles participant aux déséquilibres qu’il documente.

Avec « Élégies » et son premier volet « Glaciers », Matthieu Gafsou ne documente pas seulement la transformation des paysages alpins : il la traverse, il la ressent. Le projet s’inscrit dans le prolongement d’« Alpes » puis de « Vivants », mais déplace le centre de gravité vers quelque chose de plus intérieur. Ici, l’écologie n’est pas un thème, c’est une expérience sensible. L’affect devient moteur. Il irrigue autant la matière des images que leur construction. Plutôt que d’asséner un constat, Matthieu Gafsou installe une tension – parfois inconfortable – qui invite à s’attarder. Ses photographies n’expliquent pas, elles mettent en présence. Elles rendent perceptible la fragilité d’un milieu sans en réduire la complexité. Ce mélange de puissance et de disparition, d’attraction et de malaise, traverse toute la série. Le sublime n’y est jamais pur : il est altéré par le temps, par l’effacement, par une forme d’amertume lucide. Quant à notre regard, il est comme maintenu dans un état d’équilibre précaire. Rien n’y est stable, ni la matière, ni le point de vue, ni même notre position de spectateur. À chacun·e d’habiter cette zone instable, d’y trouver sa propre résonance intime. « Élégies » n’impose rien : elle ouvre un espace où le lien au vivant peut se reconfigurer, quelque part entre la grandeur et l’inquiétude.

Élégies © Mathieu Gafsou
Élégies © Mathieu Gafsou
Élégies © Mathieu Gafsou
Élégies © Mathieu Gafsou

Les mots de Charles Baudelaire résonnent alors avec cette esthétique du sublime mélancolique. Dans Mon cœur mis à nu, il écrivait : « J’ai trouvé la définition du Beau, de mon Beau. — C’est quelque chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague, laissant carrière à la conjecture. […] qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, — soit une idée contraire, c’est-à-dire une ardeur, un désir de vivre, associés avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau. » Dans les glaciers de Matthieu Gafsou, il y a précisément cela : une ardeur et une tristesse mêlées, le vertige d’un monde qui s’efface, et la persistance troublante de sa beauté.

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