Dans le champ de l’art, le vieillissement féminin reste un angle mort. Ahndraya Parlato s’empare de la figure du vampire — immortel, dépourvu de reflet, impossible à photographier — pour braquer la lumière sur cet état que notre époque rejette dans l’ombre. D — pour Dracula ou Diary —, le destinataire fantôme à qui s’adresse la narratrice, incarne l’impossibilité de se regarder vieillir. « J’ai rendu le personnage intentionnellement ambigu. Le lecteur n’est pas censé savoir si cette femme écrit à un vrai vampire, si elle en imagine un, ou si elle s’écrit simplement à elle-même — ni même si c’est elle, le vampire », confie-t-elle à Blind.
TIME TO KILL prolonge en quelque sorte Who Is Changed and Who Is Dead (2021), son précédent livre, remarqué et déjà publié chez Mack, hanté par l’éclipse maternelle. « En travaillant sur WICWID, je revenais sans cesse à cette idée : la maternité devient souvent le trait par lequel on définit les femmes — éclipsant leur personnalité, leurs centres d’intérêt, leur sexualité, leur identité ». De la disparition des mères à celle des femmes qui vieillissent, le fil est tendu : « Réfléchir à cette idée d’effacement m’a conduite à envisager d’autres formes d’effacement culturel jalonnant la vie d’une femme, dont le vieillissement. »
L’asymétrie est féroce. A 40 ans, les hommes se voient promettre une croissance infinie. Pour les femmes, « l’injonction culturelle ressemble plutôt à : “profite tant que tu peux, parce que bientôt il ne restera plus rien.” » Comme si vieillir, pour une femme, relevait moins d’une transformation que d’une soustraction. Les portraits de TIME TO KILL figent des corps en porte-à-faux. Dans Deborah Sitting, une femme mûre en robe noire pose les mains sur les genoux, le regard soucieux. Gina Backbend saisit un corps cambré à l’extrême, devenu tension pure. Harper on the Floor montre une femme en rouge à même le sol nu, l’air désinvolte.
« Je voulais que les femmes assises à des tables ou sur des chaises semblent suspendues entre deux états, comme une métaphore de la transition, de l’attente de ce qui pourrait advenir », précise la photographe. D’autres images explorent « la maladresse et la déstabilisation possibles qui accompagnent le vieillissement, surtout cette expérience de se découvrir sous des traits à la fois reconnaissables et étranges. » Les femmes à quatre pattes incarnent le labeur domestique, « un travail culturellement relégué au rang d’activité moins importante que, par exemple, gagner de l’argent, alors qu’il constitue le socle sur lequel repose tout autre labeur. Sans lui, tout s’effondrerait. »
Beauté mortifère
Derrière chaque visage photographié, Ahndraya Parlato cherche le sien. « D’une certaine façon, je me photographie toujours moi-même, j’imagine les différentes voies possibles vers un moi futur qui pourrait exister », livre-t-elle. Elle est à la fois Colleen, avec sa chevelure blanche et son regard penseur et Leslie, blonde et subtilement défiante, épaule dénudée face à l’objectif : autant de doubles possibles, de futurs projetés.
Nombre de ses modèles déclarent « aimer la cinquantaine parce qu’elles ont enfin cessé de se soucier du regard des autres. » Quelque chose se joue entre l’enfance et la cinquantaine, un court-circuit temporel où la fillette et la femme mûre se reconnaissent : « Cela m’a rendue curieuse de ce qui arrive à une femme entre l’enfance et l’âge mûr, comment cette confiance et cette aisance peuvent être culturellement arrachées, et comment le moi de la maturité pourrait partager une sorte de parenté avec le moi de l’enfance. »
Le livre cartographie un piège. « Les écrans qui occultent partiellement évoquent cette sensation de “piège chinois” que j’associe à la culture et au vieillissement — par exemple, la façon dont une femme est jugée à la fois pour ne pas chercher à rester jeune et pour s’y efforcer trop ». Des espaces en apparence vastes, en réalité claustrophobes, « comme un filet ou une toile ». Le livre s’ouvre et se clôt sur des rideaux — ce qui se joue entre les deux relève de la performance.
Le pinceau, le couteau et le cercueil
Une image tranche : As Long as You Will Want To et sa lumière diluvienne d’une blancheur surnaturelle traversant une fenêtre. « Pour moi, cette image parle de la mort », poursuit Ahndraya Parlato, « parce que je pensais à la possibilité que, pour certaines, la mort puisse ressembler moins à une tragédie qu’à un répit. » La mort affleure également dans le séquençage du livre. Gina Backbend précède les falaises de Some Strange Music. Un portrait de l’artiste à même le sol jouxte So Much in So Little « que je vois comme moi-même rampant dans un cercueil », glisse-t-elle.
Les natures mortes relaient la trame funèbre. Dans I Ain’t No Goddam Son of a Bitch, de délicats feuillages reposent dans un vase de verre — douceur végétale contre titre punk emprunté aux Misfits. Quiet Down oppose des stalactites glacées à une roche rouge sang, un froid minéral où tout semble figé. True Love plante un couteau dans la nappe d’une table. Face à cette pesanteur, un geste dérisoire et punk : Ahndraya Parlato a cessé de se brosser les dents, symbole de son « désir d’une vie moins domestique. » Geste politique ou sabotage intime ?
« Je ne suis pas sûre que cela fonctionne comme un acte de résistance », nuance-t-elle. Le geste trahit pourtant quelque chose : « L’impulsion révèle à quel point les femmes sont culturellement conditionnées à intérioriser le renoncement à soi — à donner la priorité aux autres si totalement que l’idée même de refuser le soin se retourne contre elles-mêmes. » Un acte qui « ne fait gagner presque aucun temps et ne demande quasiment aucun effort » : symbolique jusqu’à l’os.
« J’ai toujours utilisé la photographie pour rendre visible l’invisible », résume l’auteure. D’où les miroirs du livre, car « il n’est jamais vraiment possible de se voir objectivement. » Le vampire sans reflet incarne cette impossibilité : « la capacité de se voir, et de se reconnaître, est peut-être ce qui définit l’humain. » « On me demande souvent si mon travail m’a aidée à “guérir” et ma réponse est généralement : seulement dans la mesure où il m’aide à comprendre pourquoi je suis comme je suis, ou à me rendre visible à moi-même. » La photographie serait donc affaire de révélation, pas de rédemption.
TIME TO KILL récuse la consolation autant que l’oblitération. Mais il impose, image après image, les femmes qu’on préfère ne pas voir vieillir. Dans Zelma, une femme noire aux lèvres peintes de rouge soutient l’objectif avec une assurance tranquille. Mimi, tatouage bien visible, fixe la caméra avec une gravité sereine. Ces visages-là refusent de s’effacer. Si la photographie ne répare pas, Ahndraya Parlato parie sur son pouvoir de redonner leur visibilité à celles qu’on avait cessé de réfléchir. Voilà la riposte des femmes vampires.
TIME TO KILL (2026) d’Ahndraya Parlato est publié par MACK et disponible au prix de 50 €.