Guido Guidi, à la recherche du temps long

En 400 tirages d’époque, « Col tempo » au BAL, à Paris, déroule 70 ans du regard de Guido Guidi — celui d’un photographe qui récuse toute emprise sur le réel pour mieux accueillir ce que le médium, seul, sait voir.

« Seule la Madone voit le monde en contre-plongée ». Cette formule pieuse cristallise l’éthique de Guido Guidi : photographier à hauteur d’homme, sans artifice ni ostentation, dans une humilité radicale face au visible. Car chez ce photographe né en Romagne en 1941 et formé à l’architecture à Venise, « la photographie doit être en bas parce que c’est quelque chose de terrain ».

Le parcours s’ouvre sur une séquence sobrement titrée « Preganziol ». Dans les chambres abandonnées de cette petite commune de Vénétie où Guidi vit avec son épouse Marta, la lumière découpe des géométries implacables sur des sols jonchés de feuilles mortes. Dans cet essai photographique en 16 images, « il a photographié l’écoulement du temps », résume Simona Antonacci, co-commissaire de l’exposition.

Guido Guidi, Ravenna, 1972 © Guido Guidi
Guido Guidi, Preganziol, 1983 © Guido Guidi

On y devine le silence, la temporalité lente, la gestuelle répétitive et rigoureuse de sa photographie à la chambre. « Ce sont des planches contact », précise la commissaire, car Guidi « n’a jamais agrandi des photos, il a toujours travaillé comme ça car c’est la vérité de la photographie ». Chaque déclenchement devient « une manière de conférer aux choses de la dignité, de la présence ». On touche au sacré.

Les paraboles de l’ordinaire

« Pour moi, l’acte de photographie est une prière », confie Guido Guidi. Cette dimension votive parcourt l’ensemble de son œuvre, nourrie par sa formation au lycée artistique de Ravenne. « Au lycée, mon premier professeur d’histoire de l’art était à moitié florentin. Il connaissait tout sur la fin du Moyen Age et les débuts de la Renaissance toscane. Pendant 4 ans, il ne nous a parlé que de Giotto, Masaccio et compagnie », se souvient-il dans un entretien avec Antonello Frongia, co-commissaire de l’exposition.

Guido Guidi, San Mauro in Valle, 1956 © Guido Guidi
Guido Guidi, Césène, 1967 © Guido Guidi


L’imprégnation de la Renaissance italienne — perspective, équilibre chromatique, construction spatiale — irriguera toute sa pratique, mais infléchie vers des sujets que l’histoire de l’art avait délaissés. Car Guidi opère une révolution copernicienne : au lieu de plier le monde à sa vision, il se laisse traverser par l’instrument. « Révéler n’est pas exprimer », proclame-t-il, prenant le contrepied de cette « attitude de l’artiste tout puissant dont le filtre du regard sublime la réalité ».

Ce renversement découle des « exercices de grammaire photographique » d’Italo Zannier, son professeur à l’Institut d’architecture de Venise, qui l’initie aux propriétés singulières du procédé. « Ce n’est pas un hasard si la perspective est née à Florence, tandis que la Vénétie peut être considérée comme le berceau de la perspective atmosphérique. A Venise, pendant mes études d’architecture, je séchais les cours de mathématiques pour visiter l’Accademia, le Museo Correr ou les églises », raconte Guidi.

Guido Guidi, Venise, 1980 © Guido Guidi
Guido Guidi, Venise, 1980 © Guido Guidi

Cette double filiation — architecturale et picturale — engendre une approche à la fois ascétique, expérimentale et politique du territoire italien. Devenu photographe permanent à l’IUAV en 1970, Guidi déploie sa recherche selon « deux directions ». D’un côté, ses proches saisis « di sguincio » (de biais) dans un noir et blanc spontané où prédominent le mouvement et le flou.

De l’autre, sous l’influence de Walker Evans, une enquête patiente sur l’architecture vernaculaire de sa Romagne natale. « La façade, c’est un visage », explique-t-il, élaborant une photographie de « performance de la rencontre » où chaque prise de vue active « un échange de regards, non seulement ceux, humains, du photographe et du spectateur, mais aussi ceux qui jaillissent du cadre photographique ».

Guido Guidi, Rimini Nord, 1991 © Guido Guidi
Guido Guidi, Porto Marghera, 1988 © Guido Guidi

Cette philosophie du face-à-face culmine dans les années 1980 avec le passage au grand format et à la couleur. Recourant d’abord à une chambre artisanale qu’il fabrique de ses mains, puis à un Deardorff, il met au point ce rituel méditatif où « la chambre pense pour aider le photographe à voir, parce que la chambre peut voir après, avant que la tête va voir ».

L’apothéose de cette communion avec l’appareil survient à la Tomba Brion de Carlo Scarpa. Photographiant ce cimetière durant 10 années pour saisir « l’exacte mesure et l’exacte position pour raconter le temps », Guidi connaît une épiphanie : « Ce jour-là, la chambre m’a aidé à voir ». La série met au jour quelque chose que l’architecte lui-même « n’avait peut-être pas anticipé », infiltrant l’œuvre de Scarpa pour que « le photographique puisse s’imposer ».

Guido Guidi, Savignano, 1991 © Guido Guidi

A Porto Marghera, zone industrielle de Venise, ou sur les chantiers de la ligne TGV, Guidi porte cette même exigence vers des « paysages négligés » où il décèle « des éléments, des yeux, quelque chose qui rappelle la façon dont on voit ». Loin de tout spectaculaire, il privilégie « quelque chose de minimal » et découvre « la grammaire du voir ».

« Je pense à une photographie entendue comme un processus de connaissance – je ne crois pas au résultat définitif – il n’existe que des étapes », écrit-il dès 1971. Cette conception processuelle innerve l’exposition du BAL, ordonnée en 18 séquences conçues par l’artiste lui-même. Car derrière l’apparente modestie de ces images se loge une subversion esthétique.

Guido Guidi, Césène, 1971 © Guido Guidi
Guido Guidi, Ronta, 2020 © Guido Guidi

Quand Guidi photographie Porto Marghera plutôt que Venise, il affirme que « ce motif non sensationnel, non stéréotypé, non cliché, non représentatif d’un lieu » peut « assurer que notre regard va être contemporain ». Précurseur de la photographie contemporaine, il démontre qu’« en se tenant à l’écart de tout ce qui est déjà codifié, tout ce qui est déjà spectaculaire », on peut faire affleurer « la poésie du quotidien ».

Consacré par « Viaggio in Italia » (1984), exposé à la Fondation Henri Cartier-Bresson en 2014, devenu enseignant puis cofondateur de Linea di Confine, un centre de recherche dédié à la photographie du territoire, Guidi transmet sa « véritable théorie de la photographie » à des générations d’étudiants.

« Tout bruit entendu longtemps devient une voix », rappelle Diane Dufour, directrice du BAL. Plus on contemple ces « infinies variations » autour des mêmes motifs, plus se révèle « la grammaire de Guido ». Cette œuvre fluide, tissée de modulations imperceptibles, enseigne que « plus on regarde la même chose, plus sa portée se dilate ».

Reste l’impalpable persistance du temps qui passe, déposé sans bruit sur la surface du monde.

Guido Guidi, Cervia, 1968 © Guido Guidi


L’exposition « Guido Guidi. Col Tempo, 1956-2024 » est à découvrir au BAL, à Paris, jusqu’au 24 mai 2026.

La publication Col tempo, 1956-2024, co-éditée par Le BAL et MACK, est disponible au prix de 65€.

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