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Un livre paru chez RM Editorial et une exposition à la galerie Yossi Milo de New York donnent à voir la rencontre explosive du photographe sud-africain Pieter Hugo avec le Mexique.


Pieter Hugo, Muxe portrait #3, Juchitán de Zaragoza, 2018. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

Invité par le commissaire Francisco Berzunza à réaliser au Mexique une série sur les thèmes du sexe et de la mort, Pieter Hugo y a trouvé une grammaire. « Sur place, quelque chose a changé dans mon processus, dans la façon dont je travaille et dont je regarde. Le Mexique a planté ses griffes en moi et j'ai senti que je devais y retourner et continuer cette série », expliquait-il dans une interview pour Another Man lors de son exposition à Cologne en novembre dernier.

Si l’intensité de ses portraits est intacte, c’est dans les références, l’éclat des couleurs et la violence que sa nouvelle série se distingue des précédentes. Imprégnées des caractéristiques du pays - vibrant, joyeux, et douloureux - ces photos sont à lire individuellement. Et, même si Hugo rejette l’idée d’une narration globale, le travail dans son ensemble s’ancre dans une réaction à un paradigme socio-culturel complexe. 

Décuplée depuis une quinzaine d’années au point de devenir normale, la violence a profondément transformé la société mexicaine. Pas une personne dans le pays n’a échappé à la disparition d’un proche ; les cartels ont rendu la mort gratuite à force d’assassinats et ouvert la voie à d’autres formes de violence, trafic d’organes et magie noire en premier lieu. Quelques photos de Pieter Hugo explicitent cette violence – corps en feu, corps décapités, corps ouverts, corps meurtris, corps couverts de sang ou d’un voile mortuaire. Même une peluche dépiautée est attachée à un poteau comme si elle avait été victime de représailles.


Pieter Hugo. Getting colour, Oaxaca de Juárez, 2018. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

Une esthétique de la violence

Les symboles et références révolutionnaires regorgent aussi, rappelant l’histoire du pays. De Zapata, le grand révolutionnaire de 1910, à David Alfaro Siqueiros, le muraliste et activiste communiste dont Hugo imite les fresques de protestation contre la dictature. Dans une photographie, des ramasseurs d'ordures et ouvriers portent un cadavre comme les révolutionnaires de Siqueiros. Leur expression est fière, ferme, incarnation d’une résilience inébranlable. «Ce n'est pas un hasard si c'est vers le cafard qu’Hugo s'est tourné - une créature que l'on déteste autant qu'on l'envie, le pilleur de poubelles et le nuisible qui est aussi le grand survivant de toute catastrophe », note Ashraf Jamal dans son texte d’introduction. Référence à la chanson populaire espagnole très largement reprise au Mexique pendant la révolution mexicaine, La Cucaracha - le nom espagnol du cafard - donne en effet son titre à la série.

« Une réponse douce détourne la colère », mentionne encore la légende d’une femme nue, dégoulinant de sang. Est-ce que ce travail serait pour Hugo une forme de revendication, d’admiration pour la détermination des Mexicains à endurer les politiques locales et internationales qui menacent de les enterrer ? Associée à la photo d’un homme inerte recouvert d’un drap blanc sur une charrette, la légende « Sacrifice aux dieux de la société » esquisse une confirmation. Sacrifice ? Abnégation ? Ou acceptation, comme le suggère cette jeune mariée portant sur ses genoux immaculés un iguane ? Hugo n’ignore pas en prenant cette photo que l’iguane représente dans la culture mexicaine le contentement et l'importance de se satisfaire de ce que l’on a.


Pieter Hugo. The wedding gift, Juchitán de Zaragoza, 2018. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

Donner une image à la résilience

Plus radicalement, l’écrivain Mario Bellatin, dont le texte précède les images dans le livre, écrit : « Dans ses images, Pieter Hugo semble avoir trouvé la clé du désespoir épouvantable des habitants pour échapper, à travers les preuves de la qualité liquide de leur âme, à l'horreur dans laquelle leur existence est embourbée. » 

Pour compléter son étude esthétique de la violence et de son impact visible sur les gens et les corps, Hugo accorde dans cette série une large place au nu – une nouveauté. Les corps ainsi dépouillés d’artifices semblent libres de s’exprimer. Tendresse et joie s’en dégagent, quand les corps ainsi exposés ne sont pas l’occasion d’accumuler de nouvelles références, artistiques et littéraires, qui jaillissent dans toute la série – Hugo photographie ainsi un Don Quichotte nu sur son âne ; reproduit une toile du XVIe siècle de l’école de Fontainebleau ; et saisit des odalisques modernes. Aucune tension érotique dans ces images en revanche, seulement une expression de l’ambivalence complexe, déroutante, auquel Hugo s’est frotté. La même qui se dégage de cette fleur qui clôt l’ouvrage, dont les pétales veloutés de rose contrastent avec les épines saillantes qui la cernent. 


Pieter Hugo. The asylum seeker, Hermosillo, 2019. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 


Pieter Hugo. Making pigments, San Agustin Etla, 2018. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 


Pieter Hugo. Reclining nude, Oaxaca de Juárez, 2018. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 


Pieter Hugo. Black Friday, Oaxaca de Juárez, 2018. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 


Pieter Hugo. After Siqueiros, Oaxaca de Juárez, 2018. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 


Pieter Hugo. Burning bush, Oaxaca de Juárez, 2018. Archival Pigment Print © Pieter Hugo, Courtesy of Yossi Milo Gallery, New York

 

Par Laurence Cornet

Pieter Hugo, La Cucaracha

Du 10 janvier au 29 février 2020 

Galerie Yossi Milo 

245 10th Ave, New York, NY 10001, United State

 

Le livre est disponible aux éditions RM 

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