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Corentin Fohlen : « Je suis comme un metteur en scène »

Corentin Fohlen est photoreporter depuis 2005. L’Afghanistan, l’Ukraine, le Soudan… Il sillonne le monde pour documenter les tensions et les misères du monde. Souvent, comme un répit dans ce travail, il fait le portrait de célébrités en France. Personnalités politiques, réalisateurs, acteurs ou chanteurs, il faut à chaque fois « manipuler » son sujet comme il le dit pour en rendre une image inédite, surprenante.

Corentin Fohlen, vous réalisez des portraits régulièrement depuis cinq ans pour divers magazines et quotidiens à raison d’environ un par semaine. Qu’est-ce qui vous plaît tant dans le portrait ? 

Ce qui me plaît c’est de créer une image et de la créer de toute pièce. Je choisis la lumière. Je choisis le lieu. Je suis toujours tributaire du lieu de rendez-vous, certes, mais je choisis le cadre, le contexte. J’impose ma lumière et je dirige la personne. C’est à la fois stressant et à la fois exaltant. Je le vois vraiment comme un défi. Je me mets énormément de pression, car c’est très court. On peut avoir seulement 20 secondes avec la personne qu’on photographie, parfois cinq ou vingt minutes, rarement une heure. Pour moi le portrait est l’une des pratiques photographiques les plus difficiles.

L’acteur Dany Boon, Paris, 2018 © Corentin Fohlen

Pourquoi ? 

Parce que tout vient de toi, du photographe et de comment tu va réagir à toutes les contraintes qui s’imposent. Tu es tributaire de la personne, du temps qu’elle va vouloir te donner. Tu es tributaire de ce qu’elle dégage. Certaines personnes ne sont pas du tout charismatiques. Parfois, tu dois rendre les gens naturels alors qu’ils sont figés, ne sont pas du tout à l’aise. C’est à toi de recréer un contexte pour que les gens se sentent à l’aise, pour qu’ils t’oublient, oublient qu’ils sont photographiés.

La directrice du ballet de l’Opera National de Paris, et ancienne danseuse etoile, Aurelie Dupont, 2018 © Corentin Fohlen

C’est la condition pour faire un beau portrait ? 

Je ne suis pas là pour rendre les gens beaux, pas là pour les rendre moches non plus, mais je suis là pour imposer ma vision créative. Je suis comme un metteur en scène. C’est-à-dire que la personne photographiée est comme un acteur et je choisis la scène où elle va jouer, je choisis la lumière et je la fais jouer. Je lui dis : « Mettez-vous là », « tournez la tête », « baissez le menton », « reculez la main », « non, ça ne va pas, fermez les yeux ». Je la manipule totalement.

Port-au-Prince, Haiti, 2018 © Corentin Fohlen

Le réalisateur Arnaud Desplechin en train de méditer sur une chaise, François Fillon derrière une porte, l’acteur Michel Fau caché par un rideau de théâtre… Vous jouez beaucoup avec le décor. Avec les éléments qui entourent les personnes photographiées. C’est important de jouer avec l’environnement ? 

Oui, parce que ce qui m’intéresse n’est pas tellement le visage de la personne ni son expression, mais de faire vivre le décor. J’aime bien les portraits en situation. Ça aide souvent. Quand parfois la personne n’est pas charismatique, la mettre dans un décor graphique ou coloré permet souvent de sauver la photographie. Et puis, jouer avec le décor m’aide à surmonter ma timidité au début de la séance et à amorcer la suite, la direction que je vais faire du sujet photographié. Je trouve, par ailleurs, que dans un portrait le décor peut parler beaucoup. C’est le cas par exemple de ce portrait que j’ai fait de l’acteur Michel Fau, avec un rideau de théâtre qui l’entoure complètement. Je me suis amusé avec le décor. C’est aussi parce qu’il a accepté. Avec un ministre, il m’aurait été difficile d’aller aussi loin… Certaines personnes se ferment à vous pour des raisons de communication.

Le politicien François Fillon, 2015 © Corentin Fohlen

C’est justement le défi de les « déverrouiller », de les « dérider » ? 

Oui, faire un portrait c’est un combat. Un combat avec la personne. Un combat en face à face avec une personne qui a des défenses. Il faut trouver le moyen subtil qu’elle se lâche, qu’elle se détende, qu’elle ose s’asseoir sur un bureau, poser à côté d’une plante par exemple. Obtenir un lâcher-prise. Parfois, il faut se battre face à quelqu’un qui ne veut rien lâcher de sa personne. Il ne faut pas hésiter à bousculer les fortes personnalités, elles adorent ça ! Mais avec humour et bienveillance évidemment… 

Le musicien David Guetta, pour Le Point © Corentin Fohlen

Qu’est-ce qui fait un bon portrait selon vous ? 

Je crois que c’est aller au-delà d’une simple représentation. C’est ce qu’il y a de plus difficile en photographie. Aller au-delà de l’esthétique, de la lumière, de la communication. Réussir à faire dégager de la personne quelque chose d’unique. Il faut que les gens qui voient la photographie, même si elles ne connaissent pas la personne qui est dessus, parviennent à saisir quelque chose de cette dernière.

Portrait du comedien Michel Fau, Paris, 2018 © Corentin Fohlen

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui veut se lancer dans le portrait ? 

Il faut imposer son regard. Il ne faut pas hésiter à sortir du cahier des charges du client. C’est une bonne façon de faire la différence. Il faut s’écouter. Et puis, je dirais quelque chose de très important : il faut être en avance. Il faut arriver en avance à la séance afin de pouvoir repérer les lieux, installer les lumières, ouvrir les portes qui sont fermées… 

Propos recueillis par Jean-Baptiste Gauvin

Plus d’informations sur Corentin Fohlen ici.

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