Dans les années 1970, les photographes ont non seulement transformé le langage photographique mais également inventé un nouveau regard sur le monde. C’est le sujet d’une nouvelle exposition en ligne à la PDNB Gallery, intitulée The 1970’s.

« Au départ, la photographie n’est en rien une forme d’art », affirmait la célèbre écrivaine Susan Sontag dans On Photography, collection d’essais polémiques publiés dans la New York Review of Books de 1973 à 1977. « À l’instar du langage, c’est un moyen d’expression, par lequel on crée, entre autres choses, des œuvres d’art. Elle permet de produire des photos de passeport ou de mariage, des contenus météorologiques, des images pornographiques, des clichés radiographique et le Paris d’Atget. La photographie n’est pas un art au même titre que, par exemple, la peinture ou la poésie. »

House & Car, Near Akron, Alabama © William Christenberry, avec l'aimable autorisation de PDNB Gallery, Dallas, TX
We really enjoy getting together, 1971 © Bill Owens, avec l'aimable autorisation de PDNB Gallery, Dallas, TX

Plus tard, elle reviendra sur ses positions. Il n’en reste pas moins que sa première impulsion, cette volonté d’imposer des hiérarchies arbitraires au sein de l’art, est aussi triviale qu’inepte. Depuis son invention en 1839, les gardiens de l’univers artistique s’arcboutent alors pour exclure la photographie du saint des saints. Peut-être parce qu’elle est trop commerciale, trop pratique, ou simplement trop démocratique pour que l’élite culturelle l’accepte, sans parler même de l’adopter en tant qu’objet vendu à des prix exorbitants.

Malgré sa marginalisation établie de si longue date, la photographie vit ainsi dans les années 1970 un tournant radical, qui la catapulte dans les hautes sphères de l’art. Le Museum of Modern Art organise une série d’expositions majeures sous la houlette de son directeur de la photographie John Szarkowski, qui écrit en 1973 l’ouvrage fondateur Looking at Photography. Celui-ci redéfinit les notions conventionnelles du lien entre art et photographie. Pour Szarkowski, la photographie n’a pas pour vocation de servir un objectif spécifique, et sa plasticité inhérente en font le moyen d’expression idéal pour tout artiste.

 I enjoy giving a Tupperware party in my house, 1971 © Bill Owens, avec l'aimable autorisation de PDNB Gallery, Dallas, TX
Sabrett Hot Dog Vendors, New York, NY, 1974 © Neal Slavin, avec l'aimable autorisation de PDNB Gallery, Dallas, TX

Andy Warhol aimait à dire que tout ce qui permettait de s’en sortir impunément était de l’art. Des années 1950 aux années 1960, en s’appuyant sur la photographie pour accomplir ses actes d’appropriation si controversés, Warhol propulse les procédés et les archétypes populaires vers le devant de la scène avant-gardiste, préparant le terrain artistique pour la génération de photographes révolutionnaires qui va s’imposer par la suite.

Bienvenue à la fête

L’exposition en ligne The 1970’s rend hommage aux visionnaires qui ont métamorphosé le langage de la photographie tout en inventant de nouveaux modes de fonctionnalité. Tandis que les photographes Ed Ruscha, Robert Adams, Bill Owens et Lee Friedlander nous invitent à porter le regard sur le paysage américain moderne, dans toute la magnificence de sa banalité, d’autres comme Ana Mendieta, Christo, John Baldessari, Marina Abramovic et Ulay libèrent les frontières de la photographie, estompant les distinctions entre art, performance et documentation.

Sans titre, tiré du Women are Beautiful Portfolio, 1965-75 © Garry Winogrand, avec l'aimable autorisation de PDNB Gallery, Dallas, TX
 Bus People, 1975 © Barbara Crane, avec l'aimable autorisation de PDNB Gallery, Dallas, TX 

À la même époque, la photographie couleur obtient ses lettres de noblesse et pulvérise les barrières imposées par l’establishment, pour tenter d’éradiquer les traces laissées par les pratiques commerciales et dilettantistes. Les œuvres de Lucas Samaras, William Christenberry et Neil Slavin révèlent toute la difficulté de l’ajout de la couleur à la forme et de l’harmonisation des teintes, s’attachant à intensifier notre expérience de la scène au lieu de nous distraire ou nous submerger. 

Au fur et à mesure que les démarcations entre les genres photographiques s’effacent pour devenir de simples conventions éculées de la pensée moderniste, des artistes tels que Jeffrey Silverthorne, Larry Fink et Danny Lyon redessinent le concept de la photographie documentaire. Plus que d’une simple narration, leurs images se muent en l’art et relèvent du fait, de la preuve et du témoignage. Ces artistes opèrent en simultané dans des espaces multiples, entretenant plusieurs usages de la photographie, tout en nourrissant l’idée que l’art est en soi un objet sacré.

Par Miss Rosen
Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.
 

Denise Hustling, outside of Homestead Cade, Providence, RI, 1972 © Jeffrey Silverthorne, avec l'aimable autorisation de PDNB Gallery, Dallas, TX
Miss USA Contestants, 1973 © Neal Slavin, avec l'aimable autorisation de PDNB Gallery, Dallas, TX

The 1970s
En ligne sur la PDNB Gallery jusqu’au 28 février 2021
A voir ici.

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