En mars dernier, le COVID a frappé New York et interrompu, pour un temps qui semblait infini, l’activité de l’une des villes les plus animées au monde. C’est à ce moment que la photographe Brea Souders a déménagé au nord de l’Etat, dans une région reculée, et s’est installée dans une maison située au bout d’un cul-de-sac. Durant cette période de profond isolement, des gens venaient, un peu au hasard, se promener sur le chemin qui conduisait chez elle, et marchaient jusqu’au bout de cette voie sans issue. Utilisant un objectif macro, Brea Souders a photographié ces promeneurs, qui parfois jetaient un regard entre les buissons et les arbres. La distance et le feuillage empêchent qu’on les reconnaisse, mais un intense sentiment de solitude se dégage de ces images. 

End of the road © Brea Souders

Cette série en noir et blanc, intitulée End of the Road, a été mise en ligne par la galerie new-yorkaise Bruce Silverstein. Les trente tirages constituant l’exposition retracent une année – ou presque - de confinement, des premiers bourgeons à la première neige. Dans l’une de ces images, on aperçoit un homme à travers un entrelacs de branches, parsemées d’étincelantes gouttes de pluie qui font croire à des guirlandes de lumière; dans une autre, on peut à peine distinguer le visage d’une femme, à demi caché par les feuilles d’automne. Prises derrière une vitre, ces photographies ont une texture granuleuse, évoquant ce que l’on voit sur un écran de télévision lorsque l’on cherche une chaîne : elles n’en suggèrent que davantage la déconnexion qui régnait alors.

End of the road © Brea Souders

Le voyeurisme n’est pas absent de ce travail. Du sténopé de Miroslav Tichy, surprenant des femmes nues, au smartphone de Jeff Mermelstein, capturant des échanges textuels dans le métro, la vie privée a toujours intéressé la photographie, comme si le moi véritable s’exprimait lorsqu’on ne se sent pas observé. Mais tandis que Tichy ou Mermelstein révèlent subrepticement des individualités, Brea Souders capture l’expérience collective de la pandémie et d’une année d’isolement. Ces images sont parfois mélancoliques, parfois teintées de joie (telle celle de cet homme portant une échelle, souriant on ne sait à qui). Mais dans l’ensemble, elles ont un caractère contemplatif, comme si les promeneurs méditaient sur leur soudaine solitude. Dans une situation inconfortable, étrangère, marcher jusqu’au bout d’une route est peut-être plus sensé qu’il n’y paraît. 

End of the road © Brea Souders

Ce qui compte le plus, semble-t-il, c’est de faire retour à une nature que l’on néglige, dans la vie moderne. Comme l’écrit l'écrivain américain Walt Whitman: « Lorsque les affaires, la politique, la convivialité, l'amour ont épuisé leurs charmes, vers quoi  se tourner ? La nature seule nous reste. »

Par Christina Cacouris

Christina Cacouris est journaliste et commissaire d'expositions. Elle vite entre Paris et New York.

 

End of the road © Brea Souders

Cette série de Brea Souders, End of the Road, peut être visionnée en ligne sur le site de la galerie Bruce Silverstein jusqu'au 13 mars 2021.

 

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