Cinquante ans après, les photographies des premiers hippies de San Francisco réalisées par William Gedney sont enfin publiées dans un livre, illustrant sans détours les origines de la légendaire contre-culture américaine des années 1960.

De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967
© William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein
Rare Book & Manuscript Library de la Duke University

Un an avant le fameux « Eté de l’amour » de 1967, le photographe américain William Gedney (1932-1989) se rend en Californie dans le cadre d’une bourse obtenue de la Fondation Guggenheim pour documenter selon ses propres mots, « des aspects importants de notre culture, et j’espère », continue-t-il, « que ce travail trouvera sa place, en temps voulu, parmi ceux qui décrivent visuellement l’histoire américaine. » 

Gedney arrive à San Francisco plein d’espoir et d’optimisme, résolu à observer de près ces jeunes, à peine majeurs, qui recherchent un bonheur différent de celui suggéré par la société de consommation américaine. C’est vers un groupe de hippies qu’il va tourner son regard, une communauté logeant dans un lieu surnommé The Pad, dans le quartier de Haight Asbury, à quelques rues de la résidence du groupe de rock emblématique Grateful Dead.

De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967
© William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein
Rare Book & Manuscript Library de la Duke University
De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967 © William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein Rare Book & Manuscript Library de la Duke University

Entre octobre 1966 et janvier 1967, Gedney réalise 2 100 photographies au 35mm - l’équivalent de 62 rouleaux de pellicules - qui mettent en scène la vie quotidienne de ce groupe d’amants et d’amis, à l’heure où les beatniks laissent la place aux hippies. Nul optimisme dans ces images : cette génération est loin de penser, comme le fera la suivante, que « l’amour sauvera le monde ». C’est le désespoir et la rébellion qu’expriment les photographies de Gedney. 

S’ouvrir, s’accorder, s’évader

A la fin de son séjour, Gedney assiste au légendaire « Human Be-In », un happening géant organisé au Golden Gate Park et marquant le début de « l’Eté de l’amour ». Largement couverte par les médias, cette manifestation contre-culturelle fait alors connaître au grand public l’esthétique et l’idéologie hippie. 

De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967
© William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein
Rare Book & Manuscript Library de la Duke University
De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967
© William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein
Rare Book & Manuscript Library de la Duke University

A son retour à New York, là où il est né, Gedney se met au travail, et réalise la maquette d’un livre de photographie retraçant l’expérience qu’il a vécue à San Francisco. L’ouvrage ne voit le jour, mais Gedney en conserve la maquette jusqu’à ce qu’il meure du SIDA, en 1989. Plus de cinquante ans après, il vient d’être enfin publié sous le titre William Gedney: A Time of Youth – San Francisco, 1966-1967, par Duke University Press. 

Cette série de 89 photographies dresse un portait sans fard d’une génération de hippies étrangement amers, et ce avant l’avènement du « flower power ». Pas de lunettes roses ni de trips psychédéliques, mais un groupe de radicaux qui ont ensemble fait le choix de « s’ouvrir, s’accorder, s’évader », comme le prônera l’écrivain Timothy Leary lors du « Human Be-In ». C’est d’avantage une descente liée aux drogues que William Gedney montre ici au spectateur, plutôt qu’une supposée extase. « Ils semblent faire tristement ce qui rend heureux, ou peut-être faire joyeusement ce qui rend triste », dit le compositeur John Cage en épigraphe du livre, donnant le ton ambigü de celui-ci.

De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967
© William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein
Rare Book & Manuscript Library de la Duke University
De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967
© William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein
Rare Book & Manuscript Library de la Duke University

En 1968, John Szarkowski, le légendaire directeur de la photo du MoMA, organise une exposition consacré à Gedney au musée new-yorkais, présentant 22 photographies de mineurs de charbon prises dans l’est du Kentucky, ainsi que 21 images de San Francisco. Elle démontre alors le talent narratif du photographe et sa capacité à remettre en question les mythes en s’abstenant de toute polémique.

« Ce ne sont pas des portaits de hillbillies et de hippies, mais de personnes vivant dans la précarité », écrit Szarkwoski à l’entrée de l’exposition. « En bon témoin, Gedney ne nous incite pas à porter un jugement sur la qualité de vie de ces gens. Il nous invite à constater qu’ils nous ressemblent à maints égards. »

De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967 © William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein Rare Book & Manuscript Library de la Duke University
De A Time of Youth: San Francisco, 1966–1967 © William Gedney, avec l'aimable autorisation de la David M. Rubenstein Rare Book & Manuscript Library de la Duke University

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

 

 

William Gedney: A Time of Youth – San Francisco, 1966-1967
Publié par Duke University Press
$45
Disponible ici.

 

Lire aussi: Aux origines de l’œuvre légendaire de Jim Goldberg, Raised by Wolves

Article précédent Article suivant