Dans son dernier livre, The Boys, Rick Schatzberg juxtapose des photos de ses amis d’enfance prises dans les années 1970 avec des portraits réalisés aujourd'hui. Un attendrissant projet sur fond de glorieuses années américaines.

Ken. Image extraite du livre de Rick Schatzberg, The Boys, publié par powerHouse Books.

« Nous venons de nulle part. D’un lieu dépourvu d’histoire, du moins pour mes amis et moi. » Ainsi le photographe Rick Schatzberg évoque-t-il sa ville natale, North Woodmere (État de New York) dans son livre récemment paru, The Boys (powerHouse Books). « Issus de la première génération née sur l’île de Long Island après la guerre, nous avons grandi dans des maisons entourées de clôtures, des banlieues sans transports en commun où le revenu, l’origine et la religion isolaient les habitants les uns des autres. »

A soixante-cinq ans, Schatzberg est ainsi retourné dans cette ville qui l’a vu grandir, après le décès de deux amis d’enfance de sa petite bande, affectueusement surnommée « Les Garçons ». Là, le photographe a retrouvé l’endroit où il a vécu tant de bons moments, les copains, le lac, les quartiers résidentiels typiques de la campagne américaine. Il décide alors de réaliser des portraits, simples et tendres à la fois, qu’il associe à une série d’instantanés des années 1970.

North Woodmere. Image extraite du livre de Rick Schatzberg, The Boys, publié par powerHouse Books.

Né en 1954, Rick Schatzberg est un baby boomer, fils d’un Marine enrôlé dans l’armée américaine après l’attaque de Pearl Harbor en 1941 et qui, à dix-sept ans à peine, a combattu à Okinawa. De retour chez eux, les vétérans blancs bénéficient alors d’une loi d’indemnisation des conscrits, l’une des lois d’inspiration socialiste les plus importantes qui aient été votées dans l’histoire des Etats-unis : le Servicemen’s Readjustment Act de 1944, plus connu sous le nom de GI Bill of Rights. Entre 1944 et 1952, le Bureau des vétérans alloue près de 2,4 millions de prêts immobiliers, ce qui permet l’émergence d’une nouvelle classe moyenne blanche, vivant dans des oasis, en banlieue des grandes villes, et évoquant « le bon vieux temps ». North Woodmere est l’une d’elles.

Dans l’une des réminiscences poétiques qui accompagnent l’ouvrage, le photographe raconte son retour à la maison, où il a passé son enfance, et se souvient de sa famille comme d’« une transposition parfaite des Kennedy chez les Juifs de la classe moyenne ». Mais dans la période de malaise qui succède aux années 1960, les « Garçons », qui se sont connus au lycée, vont aspirer à une autre vie. 

Rick. Image extraite du livre de Rick Schatzberg, The Boys, publié par powerHouse Books.
Fred. Image extraite du livre de Rick Schatzberg, The Boys, publié par powerHouse Books.

Sous le signe de la musique

A quatorze ans, Schatzberg commence à fumer de l’herbe chez son ami Kenny, dans le sous-sol de la maison familiale où, ensemble, ils écoutent les stars musicales de l’époque, Bob Dylan, les Rolling Stones et John Coltrane, sur leur chaîne stéréo. « C’est là, dans cette cave, que nous nous sommes sentis attirés par une forme de sagesse: celle de la Beat Generation, la spiritualité orientale, la philosophie de l’absurde, voire celle des Marx Brothers et des Three Stooges », écrit Schatzberg. « Une occupation assez subversive pour des gens comme nous qui, l’année passée encore, occupaient leurs samedis soirs à célébrer des Bar Mitzvahs.»

David. Image extraite du livre de Rick Schatzberg, The Boys, publié par powerHouse Books.

Les « Garçons » ont donc quatorze ans, et resteront amis durant près d’un demi-siècle. Un seul d’entre eux est mort dans leur jeunesse, Andy, « probablement victime de notre histoire d’amour avec l’alcool et la drogue, mais nous n’en sommes pas vraiment sûrs ». C’est des années plus tard, après la mort d’Eddie et de Jon, deux autres membres de la bande, que Rick Schatzberg décide de réaliser sa série de portraits. Un travail qui démontre que la photographie ne sert pas qu’à fixer l’instant. Elle permet au passé de durer, elle peut être une machine à remonter le temps, ressuscitant des impressions si nettes et claires qu’elles semblent dater d’hier.

« Plus tard, sur les photos numérisées, j’ai examiné chaque millimètre de leurs visages et de leurs torses nus », écrit Schatzberg. « L’action du temps est évidente: calvities, cheveux gris, plis et rides, cicatrices. La photographie rend le présent éternel, mais je vois à la fois le passé, le présent et le futur dans une seule image. »

Bruce. Image extraite du livre de Rick Schatzberg, The Boys, publié par powerHouse Books.

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

 

The Boys
powerHouse Books
$50
Disponible ici.

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