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Trente années d’odyssées entre filles

Trente années d’odyssées entre filles

Avec son projet « Between Girls », composé de photos, de séquences filmées et d’enregistrements, Karen Marshall explore les questions du genre, de l’identité, de la découverte de soi et de l’amitié entre femmes.
Molly, Leslie, Jen, 1985/86 © Karen Marshall

La photographe américaine, devenue adulte dans les années 1970, a grandit avec le mouvement de libération des femmes, à un moment essentiel de sa vie. Durant ses études, Karen Marshall assiste aux cours d’Abigail Heyman, auteure de l’ouvrage fondateur Growing up Female: A Personal Photojournal (1974). Abigail Heyman, qui est une grande féministe, déclare alors que tout ce « qui est personnel est politique », et son journal intime écrit durant son l’adolescence repose sur une narration visuelle inédite pour l’époque, entre reportage et expression personnelle.

En s’inspirant de son travail, Karen Marshall comprend soudain comment s’appuyer sur la photographie pour interroger sur le genre, l’identité, la culture et la société. Elle avait bien commencé à faire des portraits dans la rue, avec un Rolleifleix des années 1950, mais l’œuvre d’Abigail Heyman est d’une autre dimension. « Je ne voulais plus travailler dans la rue. J’ai eu besoin de passer à l’intérieur, sur un plan à la fois physique et affectif. J’ai décidé d’utiliser la photographie documentaire de façon psychologique, ce qui ne se faisait pas à l’époque. »

Jen, Blake, and Rachel, 1985/86 © Karen Marshall

En 1985, Karen Marshall a la vingtaine, vit à Manhattan et s’intéresse à la façon dont la prochaine génération de filles va évoluer. Intriguée, elle observe les adolescentes qu’elle voit emprunter les trains après l’école, en toute liberté, ancrées dans le moment présent. « Je me posais des questions sur ces jeunes filles, sur leur identité dans le monde d’aujourd’hui. Leurs mères ont certainement subi les influences des années 1970, mais est-ce que ces adolescentes y réfléchissent ? Quelle est leur conscience de la féminité ? »

Jeunesse éternelle

La photographe rencontre ainsi une lycéenne de 16 ans, Molly Brover. « Le premier jour, j’ai pris des photos de Molly et de son amie Jen », raconte Karen Marshall. « Nous sommes allées au Riverside Park. Elles ont adhéré au projet sans la moindre difficulté, et elles comprenaient exactement ce que je cherchais. En même temps, elles m’ont également ignorée, pour se parler entre elles, sans se soucier de moi. Ça m’a coupé le souffle, j’étais émerveillée. »

Molly, 1985/86 © Karen Marshall

Ce qu’elle ne sait pas encore, c’était que l’histoire n’est pas terminée. S’ensuit une odyssée photographique de 30 ans, où Karen Marshall va suivre plusieurs jeunes filles de 16 à 46 ans. L’aboutissement : l’ouvrage Between Girls, à paraitre chez Kehrer, qui fait aussi l’objet d’une campagne de financement sur Kickstarter. Avec cette compilation de photos, de séquences filmées et d’enregistrements, l’artiste tisse un tableau intime de l’amitié entre femmes et de la découverte de soi.

« Mon projet », explique t-elle, « c’était de photographier des adolescentes et de faire apparaître la nature de leurs relations. À certains moments, elles étaient amies, à d’autres, elles ne se parlaient plus, et c’est un cycle normal. J’ai une fille de 28 ans, sortie du lycée en 2010, et j’ai observé ces alternances à de nombreuses reprises. »

Jonah, Alex, Piper, Jen, 1985/86 © Karen Marshall
Molly, 1985/86 © Karen Marshall

Mollie, que Marshall décrit comme « intelligente, exubérante, pleine d’enthousiasme et impulsive », est dotée d’une très forte personnalité, avec un goût pour ce qui est théâtral et une sensibilité pour la poésie. Sa chaleur, sa sagesse, attirent autour d’elle toute une population de jeunes filles, créant ainsi un terrain idéal pour Marshall, passionnée par l’étude de la Génération X, ces Américains nés entre 1966 et 1976 et qui vont se détacher de la gouvernance et des institutions.

Presque toutes ces filles sont nées en 1969, avec des parents divorcés. Elles ont été élevées par leurs mères, qui travaillent à plein temps. Leurs parents, arrivés à l’âge adulte dans les années 1960, sont des militants, des artistes, des intellectuels, qui peuvent encore se permettre de vivre à Manhattan avant sa gentrification. « Je ne m’intéressais pas aux filles qui vivaient dans la misère ou la richesse extrême », précise Karen Marshall.

Leslie, Blake, Jen, 2000 © Karen Marshall

En grande partie livrées à elles-mêmes, ces filles sont indépendantes, autonomes et responsables. On peut les laisser seules pour le week-end, sans craindre de retrouver la maison ravagée par une soirée débridée. On les inscrit à des établissements publics de haut niveau, comme le LaGuardia High School of Music and Arts ou la Bronx High School of Science. « Elles avaient des parcours éclectiques. »

Ne m’oublie pas

Dix mois après le début du projet, alors qu’elle est en vacances à Cape Cod, Molly est renversée par une voiture et décède subitement. Accablée de chagrin mais déterminée à lui rendre hommage, Karen Marshall poursuit sa quête. Les autres filles grandiront pour devenir femmes, tandis que Molly restera jeune, pour toujours.

Leslie, Jen, Molly, 1985/86 © Karen Marshall

Parmi les cinq autres jeunes filles, deux auront des carrières brillantes, tandis que les autres choisiront la maternité et des professions axées sur le développement personnel. « Au cours d’un entretien, l’une d’entre elles, qui avait 39 ans à l’époque, m’a parlé de sa décision d’être femme au foyer. Elle se demandait s’il s’agissait d’un retour en arrière. » Pour la photographe, il est possible que ce choix d’une trajectoire différente soit lié au divorce des parents et au manque de disponibilité de leurs mères.

« L’une d’entre elles m’a dit que pendant ses années à LaGuardia, ses amies voulaient devenir danseuses ou artistes. Pour sa part, elle avait toujours su qu’elle voulait élever ses enfants à la maison. C’est ce qu’elle a fait, et elle ne le regrette pas. Une autre, de celles qui se sont forgé une carrière, était certaine qu’elle aurait des enfants plus tard, et qu’elle se réinventerait sans difficulté. »

Leslie, Blake, Jen, 2000 © Karen Marshall

Malgré leurs chemins différents, toutes ont pu maintenir leurs amitiés de jeunesse. « Il y a parfois des personnes qu’on ne voit pas pendant des années. Quand on les retrouve, on leur parle quelques minutes, et c’est comme si la séparation n’avait jamais eu lieu », dit Marshall. « L’universalité des amitiés de ces filles dépasse leur spécificité, celle de leur adolescence en milieu urbain. Au fil des années, j’ai reçu des messages de jeunes femmes des quatre coins du monde. En général, elles se reconnaissent dans ces photos et m’en font part. »

Karen Marshall, dont la série a été pensée en format livre dès 1986, explique que la pandémie de COVID19, qu’elle ne pouvait certes prévoir, lui donne une occasion idéale de publier l’ouvrage. « Nous avons été séparés les uns des autres. Le champ relationnel est d’autant plus important pour nous. C’est un bon moment pour méditer sur la portée de ces liens et les rituels qui les entourent. Il m’a fallu 30 ans, mais à présent, je comprends tout. » 

Blake with her mother, Jen and friends, 1997 © Karen Marshall

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

Between Girls
Campagne Kickstarter, cliquer ici.
Publié par les éditions Kehrer, sortie en juin (Europe) et juillet (États-Unis) 2021.

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