L'exposition rétrospective consacrée à Marc Riboud au Musée Guimet, à Paris, a réouvert le 19 mai et le catalogue qui l’accompagne reste lui aussi disponible. Retour sur le parcours de ce reporter globe trotteur du temps du noir et blanc dont l’œuvre court sur près de six décennies. 

Vitrine d’un magasin d’antiquités, Pékin, Chine, 1957 © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG

S’il ne devait rester qu’une image de Marc Riboud, ce serait ce face-à-face entre des soldats braquant leurs fusils à baïonnettes sur une jeune femme qui leur tend une fleur. Nous sommes en 1967 à Washington, aux Etats-Unis, la guerre du Vietnam s’enlise et la jeunesse américaine réclame l’arrêt des combats. Sorte de pendant visuel de leur slogan « Faites l’amour pas la guerre », cette image est une icône, quelle que soit sa version, en noir et blanc ou en couleur.

Le photographe avait en effet retrouvé cette dernière plus de quarante ans plus tard. Car Marc Riboud, c’est avant tout du noir et blanc, comme le montrent l’exposition et le catalogue du musée Guimet à qui le reporter a laissé une grande partie de son œuvre comptant plus de 50 000 photographies (négatifs, diapositives et épreuves sur papier). 

Couverture: La jeune fille à la fleur, Manifestation contre la guerre au Vietnam, Washington, États-Unis, 21 octobre 1967 © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG

Signe du destin

Marc Riboud est devenu photographe tardivement, à presque trente ans, au début des années 1950. Issu de la bourgeoisie lyonnaise, il fait des études d’ingénieur et commence à travailler avant de tout plaquer pour se consacrer à la photographie. Moins par rébellion que par désir de s’épanouir, lui qui a toujours été le plus timide de la fratrie. La photographie n’est pas arrivée par hasard. Son père lui avait donné son premier appareil – un Vest-Pocket qu’il avait utilisé dans les tranchées de la Première Guerre mondiale – alors qu’il avait 13 ans. Un cadeau symbolique… 

Le peintre de la tour Eiffel, Paris, France, 1953 © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG

Tout au long de son parcours, Marc Riboud a porté sur le monde un regard bienveillant, rendant compte à la fois des événements et de l’atmosphère de son temps. « Je photographie comme le musicien chantonne. Regarder est une respiration et, quand le hasard est avec moi et qu’une bonne photo m’est donnée, le bonheur n’est pas loin. », expliquait-il. Adolescent, il s’était engagé dans la résistance, une expérience qui avait forgé sa vision de l’homme et de la condition humaine. Le premier cliché qui le fait connaître en est la parfaite illustration : Le peintre de la tour Eiffel (1953), une autre icône publiée dans le magazine LIFE.

Un an plus tôt, il avait rencontré Henri Cartier-Bresson et Robert Capa, deux des fondateurs de Magnum en 1947. Ils l’avaient invité à rejoindre cette agence photo déjà célèbre. Celle-ci se distingue alors car elle se bat pour le statut d’auteur des photographes, considérant qu’ils sont les propriétaires de leurs images, et non ceux qui les publient comme c’était alors la règle. Surtout, Magnum Photos impose l’idée que les photographes doivent avoir la liberté de choisir leurs sujets. Et c’est exactement ainsi que Marc Riboud va mener sa carrière.

Lutteurs à Téhéran, Iran, 1955 © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG

D’un pays à l’autre

A cette époque, reportage est synonyme de voyages au long cours et de démarche altruiste, pour ne pas dire humaniste. Marc Riboud appartient, en effet, à cette génération qui donne à voir des territoires inconnus et inaccessibles pour le commun des mortels. Car c’est par l’intermédiaire de la presse illustrée que l’on découvre le monde, la télévision n’en étant qu’à ses balbutiements et prendre l’avion n’étant pas une chose ordinaire. 

Préparatifs du festival de Kali à Calcutta, Inde, 1956 © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG

Dans ces années, être reporter rime aussi avec aventure. Ainsi, de 1955 à 1958, Marc Riboud est sur les routes. Il traverse le Moyen-Orient, passe un an en Inde avant de rejoindre la Chine pour un séjour de plusieurs mois qui se termine en Indonésie et au Japon. Pour chacun de ces pays, il témoigne du mode de vie des populations en photographiant les gens, la rue, les coutumes, les pratiques religieuses, sans tomber dans l’exotisme, et toujours dans le respect de l’autre.

La décennie suivante, il passe de « promeneur photographe » à témoin des soubresauts de l’histoire. En 1962, il est en Algérie pour les célébrations de l’indépendance. En 1968-1969, au Vietnam déchiré par la guerre : en quête d’objectivité, il se rend aussi bien dans le Sud que dans le Nord. En 1971, il couvre le conflit indo-pakistanais et en 1979 la révolution islamique en Iran. Dans les années 1980, il témoigne de la résistance de Solidarnosc dans la Pologne soviétique. « Mes yeux et mon objectif se sont parfois fermés devant la violence », note-t-il dans la préface du Photo Poche n° 37 qui lui est consacré. Une preuve de son altruisme et de sa sensibilité. Car Marc Riboud a toujours pris le temps, davantage intéressé par les ambiances que par le spectaculaire et le scoop… Ainsi, après avoir présidé Magnum de 1974 à 1976, il décide de quitter l’agence en 1979, n’adhérant pas à l’esprit de compétition. 

La ville de Hué détruite après l’offensive du Têt, Sud Vietnam, 1968 © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG
Les fenêtres d’antiquaire, Rue Liulichang, Pékin, Chine, 1965 © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG

Parmi tous les pays qu’il a photographiés, la Chine tient une place à part. En témoignent de nombreux ouvrages, dont Chines paru l’année dernière aux éditions de La Martinière. Marc Riboud s’y est rendu régulièrement jusqu’en 2010, année où le Musée des Beaux-Arts de Shanghai lui a consacré une exposition. Six ans avant de disparaître à 93 ans, il l’avait photographiée une dernière fois. 

Sophie Bernard

Sophie Bernard est une journaliste spécialisée en photographie, contributrice pour La Gazette de Drouot ou le Quotidien de l'Art, commissaire d'exposition et enseignante à l'EFET, à Paris.

Portrait de Marc Riboud, Chine, 1996 © Xiao Quan

Marc Riboud, Histoires possibles, Coédition MNAAG / RMN-GP 272 pages, 35 €. En vente ici.

Rétrospective « Marc Riboud, Histoires possibles », au Musée national des arts asiatiques-Guimet. Jusqu'au 6 septembre 2021. Plus d'informations ici.

 

 

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