Avec son troisième livre, la photographe aujourd’hui installée à Marseille cherche à restituer les visages des peuples qui fondèrent les États-Unis d’Amérique.

© Marion Gronier

Avec We Were Never Meant to Survive/Nous n’étions pas censées survivre, publié par Le Bec en l’air, Marion Gronier ne mâche pas ses images. C’est un livre exigeant, reflet fidèle de sa manière, plutôt farouche, de s’inscrire dans l’histoire du portrait. Ici, pas de fioritures ou de sourires vaniteux, mais un face-à-face perçant entre elle et ceux qu’elle photographie, Amérindiens, Mennonites, Afro-Américains. 

We Were Never Meant To Survive s’ouvre par une citation de l’écrivain James Baldwin (1924-1987), extraite de son essai pour Nothing Personal, un livre de Richard Avedon (1923-2004), publié en 1964. Ce n’est pas un hasard si Marion Gronier, 45 ans, a pris cette référence très contemporaine pour partager son voyage en Amérique. Même si, dans la représentation des Indiens d’Amérique, elle cite d’abord Edward S. Curtis (1868-1952) qui, entre 1900 et 1930, photographiera 80 tribus d’une nation en sursis.

Quel a été le point de départ de We Were Never Meant To Survive. Est-ce Edward S. Curtis et ses portraits que vous estimez « dangereusement séduisants » ?

Les portraits d’Edward S. Curtis me hantaient depuis longtemps, hantise fondée sur une fascination enfantine pour les Indiens. Puis, en 2009, j’ai fait la rencontre fortuite de Mennonites. Une chorale, chantant a capella, dans le métro new-yorkais. Le contraste entre leur blancheur immaculée et les couloirs bas, sombres et sales du métro était saisissant. Je me suis arrêtée, subjuguée, et j’ai scruté un à un chaque visage. Leur étrangeté m’a troublée, presque dérangée. J’ai gardé ces apparitions dans ma tête jusqu’à ce que jaillisse l’idée de les associer à des visages d’Amérindiens pour raconter la rencontre entre les deux peuples qui fondèrent les États-Unis. Les Mennonites sur lesquels je m’étais renseignée entre temps, pouvant, selon moi, être considérés comme les héritiers spirituels des premiers colons.

© Marion Gronier

En quoi ce travail de Curtis qui reste l’une des rares iconographies – en plus des écrits et des chants sacrés enregistrés - du peuple indien vous semble-t-il trompeur ? Parce que les Indiens, mis en scène, seraient, encore une fois, captifs ?

Oui, c’est cela. Et je m’étais laissée séduire à mon tour. Je voulais proposer une vision nouvelle, contemporaine de ces Indiens. Non seulement parce qu’ils sont aujourd’hui différents de ce qu’ils étaient à l’époque - même si à l’époque ils étaient déjà différents des portraits qu’en avait fait Curtis - mais aussi parce que ma photographie est différente de celle de Curtis, elle refuse justement les sirènes du romantisme ou du glamour, pourrions-nous dire aujourd’hui. Elle se veut frontale, sans concession. 

Néanmoins, ces visages sont aussi forcément captifs de mon regard, puis du vôtre.

© Marion Gronier

Qu’est-ce qui vous rattache à l’Amérique ? 

L’Amérique du Nord est une autre fascination, plus adolescente qu’enfantine. Le cinéma américain en est à l’origine, la photographie ensuite. 

Je n’ai pas de lien intime avec ce pays, mais sa capacité à faire rêver le monde entier tout en l’indignant, à nous faire croire à un monde meilleur que le nôtre tout en mettant sous nos yeux les preuves flagrantes d’un pays fondamentalement injuste et violent ne cesse de me magnétiser. 

Dans votre texte, vous expliquez combien vous vouliez « retenir » ces visages avant qu’ils ne disparaissent. C’était aussi l’obsession de Curtis. 

Oui, pour moi, la photographie est une histoire d’apparition et de disparition.

Ces portraits d’Amérindiens, de Mennonites et d’Afro-Américains sont-ils des instantanés ? 

Non, ils sont posés. Néanmoins, ce que je cherche à saisir est très instantané, furtif, c’est une lumière particulière dans un regard.

© Marion Gronier

A la fin du livre, vous décrivez un face-à-face assez tendu. Correspond-il à votre réalité vécue dans les réserves du Montana, de l’Arizona et de New Mexico - ou au temps passé lors de l’editing ? 

C’est un face-à-face tendu, en effet. Sans qu’il y ait pour autant d’agressivité de part et d’autre, il y a une confrontation. Comme je le décris dans mon texte, je parle très peu, mon silence met mes modèles dans un état d’inconfort - et moi aussi. J’attends que quelque chose arrive et ce quelque chose ne peut pas être provoqué par des paroles, au contraire, celles-ci pourraient tout gâcher. Donc une tension s’installe et avec l’expérience, je pense même que c’est cette tension douce et muette, ce suspens, qui fait advenir ce que je cherche.

L’editing est un moment très important dans mon travail, il n’est pas pour autant tendu. Je sais ce que je cherche mais il faut du temps pour être sûre de l’avoir trouvé. Je fais donc un premier editing, je laisse les visages me hanter, puis j’en fais un deuxième plus serré, supprimant ceux qui ont perdu de leur force avec le temps, qui ne me hantent plus, et puis j’en fais un troisième et un quatrième, peut-être un cinquième, je ne les compte pas, mais je ne veux garder que les visages qui n’en finissent pas de m’intriguer. Pour moi, plus l’editing est serré, et peut-être dans ce sens tendu, plus il est juste et me satisfait.

Pourquoi avoir choisi la Louisiane et la Nouvelle-Orléans pour les Afro-Américains ?  

J’ai choisi la Louisiane pour son passé d’état esclavagiste. Ce n’est bien sûr pas le seul état esclavagiste mais ensuite les contacts que j’ai pu avoir là-bas pour m’accueillir et m’aider dans mon projet m’ont décidée.

© Marion Gronier

En quoi le lieu de prise de vues - les réserves, la Pennsylvanie, la Louisiane – a-t-il été important pour vous ? N’avez-vous pas eu envie que les photographiés soient identifiés par le lieu qui n’apparaît dans aucun portrait ? 

Les espaces, c’est-à-dire la réserve, le village mennonite et le quartier noir, plus que les lieux, sont importants pour moi car il s’agit de trois espaces d’enfermement, contraints ou choisis. Même si ce n’est pas le cœur de mon travail qui se concentre sur le portrait, ces espaces racontent aussi l’histoire et la société américaines.

Ces espaces apparaissent métonymiquement dans mes portraits. Les fonds de chacune des trois séries sont soigneusement choisis : les murs à la couleur chaude, ocre, beige ou marron des Amérindiens, rappellent les habitations en adobe des « pueblos » ; les murs en lames de bois peints sont ceux des maisons mennonites qui rappellent leur activité de fermiers, d’agriculteurs ; les murs en briques peintes et griffés de graffiti, ceux des quartiers populaires, pauvres et donc noirs.

Les couleurs terres des Indiens disent aussi leur rapport à la terre, fondamentale dans leur histoire et dans leur spiritualité ; le blanc des Mennonites dit leur idéal de pureté ; et les murs balafrés de graffitis des Noirs disent la violence quotidienne qui imprègne leur vie.

© Marion Gronier

Pourquoi la couleur, et pas le noir & blanc ? 

Pour plus de réalité et pour faire voir ces couleurs de peau à l’origine de tant de discriminations.

 

Propos recueillis par Brigitte Ollier

Brigitte Ollier est une journaliste basée à Paris. Elle a travaillé durant plus de 30 ans au journal Libération, où elle a créé la rubrique « Photographie », et elle a écrit plusieurs livres sur quelques photographes mémorables.

 

 

We Were Never Meant To Survive/Nous n’étions pas censées survivre, Marion Gronier, Le Bec en l’air, 140 pp., 38€. 

Aussi, du 11 novembre au 1er décembre 21, une exposition de ces photographies chez agnès b, à La Fab. hors les murs, au 17 rue Dieu, à Paris. Plus d’informations ici.

Tous les livres du Bec en l’air ici.

The North American Indian d’Edward S. Curtis, ici.

James Baldwin en vidéos grâce au Collectif James Baldwin

 

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